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27 mai 2021 4 27 /05 /mai /2021 13:43

 

 

 

Avant-Propos Karrikell :

 

Cet article est une version expurgée du texte de Léon Fleuriot , expurgée de toutes les références qui rendent la lecture difficile, et j'y ai ajouté des titres de chapitre.

 

Cet article Karrikell fera-t-il cesser la rumeur publique dans le petit monde bretonnant qui affirme un peu vite que "Le Breton et le Cornique c'est la même langue" ?

 

On verra ici que déjà au XIIeme siècle ils étaient relativement éloignés .

Au chapitre 4 il y a comparaison de Cornique moyen et de Breton moyen .

 

version originale ici : Breton et cornique à la fin du Moyen-âge, Léon Fleuriot

 

 

 

 

Léon Fleuriot :

 

Introduction 

 

Un bras de mer de cent cinquante kilomètres à peine nous sépare de la Cornouaille anglaise où la langue la plus proche du breton, le cornique était parlé jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. Actuellement un certain nombre de personnes essaie de faire revivre le cornique et l'on ne peut dire que cette langue soit entièrement morte.

 

Une revue trimestrielle entièrement en cornique est éditée à Camborne ; elle s'appelle « An Lef kernewek». (On sait que le correspondant breton de lef, leňv a pris le sens de « gémissement ». Dans le sens ancien de « voix » il a été remplacé par un emprunt assez ancien au français mouez, vannetais boeh « voix » d'un français ancien voez).

 

Mais ce bras de mer que, même au temps de l'ancienne marine, il était possible de franchir en quinze heures sépare depuis deux siècles environ deux régions qu'il unissait autrefois.

 

L'interruption des rapports directs Cornwall-Bretagne est si complète que l'on a peine à imaginer le foisonnement de petits navires anciens, souvent semblables à des barques modernes, qui assurait une liaison constante entre les deux rivages.

 

Certes le trafic commercial et la pêche étaient le motif principal de ces navigations, mais elles étaient sans doute facilitées par une communauté de langue qui a duré jusque vers le XVe siècle.

 

chapitre 1 considérations générales

 

Cornique et Breton étaient parlés par des sociétés en tout point comparables et en relations constantes entre elles, au moins depuis les jours lointains de l'émigration des Bretons au ve siècle. Les « Kernewon » comme ils s'appelaient eux-mêmes et les Bretons de la fin du Moyen-âge, à fortiori ceux des siècles antérieurs, ont souvent conversé ensemble. Sans aucun doute c'est avec une peine croissante qu'ils communiquaient depuis qu'au XIIe siècle à peu près deux importantes évolutions divergentes s'étaient produites, parmi d'autres de moindre portée.

 

D'une part, en cornique, dans la plupart des positions, sauf l'initiale t ou d avaient évolué en s : par exemple, au breton tud, mad, le cornique répondait par tus, mas. En breton la principale évolution qui a marqué le XIIe siècle a été l'évolution du groupe alt- en aot- ; cette vocalisation de l dans une telle position est sans aucun doute due à l'influence romane.

 

Alors que vieux-breton, vieux cornique et vieux gallois désignaient par alt la « hauteur », en breton

et cornique plus spécialement la falaise qui marque la ligne de la côte, désormais les sens et les formes divergeaient.

 

Tandis que le gallois allt voyait son sens comme sa forme s'éloigner des correspondants corniques et bretons, le mot cornique devenait als, le mot breton aod (puis ôd en certains dialectes) et l'idée même de « hauteur » disparaissait du sens.

 

Ce petit exemple donne une idée très approximative des divergences les plus anciennes. Après le xve siècle elles devinrent beaucoup plus nombreuses. L'époque de la Réforme a profondément marqué l'histoire du cornique qui n'a pas eu, comme le gallois, sa traduction de la Bible, qui lue chaque jour a beaucoup contribué à garder dans le peuple gallois la connaissance d'une langue commune.

 

Le cornique tardif des XVII et XVIIIe siècles, très « corrompu » évoluait très vite ; il empruntait de plus en plus à l'anglais.

Sa prononciation aussi changeait et il devenait de moins en moins accessible aux Bretons, dont la langue évoluait, certes, mais beaucoup moins vite et gardait une vitalité bien plus grande.

 

chapitre 2 : relations de commerce très étroites jusqu'à la réforme protestante

 

Dans des recherches qui devraient être poursuivies, Joseph Loth a établi que jusqu'à la Réforme, les relations entre la Bretagne et le Cornwall étaient à ce point intimes que les émigrés bretons représentaient jusqu'à un sixième de la population dans le district de Penwith.

 

Dans le trafic du port d'Exeter entre 1380 et 1395 le pourcentage des navires bretons à l'entrée oscillait entre dix et vingt pour cent.

La baie de Padstow était pleine de Bretons qui venaient commercer et pêcher avec de petits barques selon une information de 1533 .

 

Récemment ces remarques dispersées ont reçu une confirmation qu'il importe de souligner. Le magistral ouvrage de M. Henri Touchard « Le commerce maritime breton à la fin du Moyen- Age » Paris 1967, est précieux à plus d'un titre et l'histoire « extérieure » des langues celtiques peut trouver beaucoup à glaner dans ces recherches.

 

Sous l'austérité des tableaux chiffrés on devine d'une part un immense labeur de dépouillement, on puise d'un autre côté une foule d'informations utiles pour d'autres recherches que celles poursuivies par l'auteur.

 

D'une façon générale à la fin du Moyen-Age, la présence des Bretons est épisodique en Irlande, Ecosse et dans les ports anglais de la côte orientale, tenace, mais difficile de Londres à Southampton et de Bridgwater à Bristol, constante et solide dans le Cornwall, le Devon et le Dorset » (H. Touchard)

Pour illustrer quelque peu ces réflexions d'ensemble on peut extraire de l'ouvrage, p. 252, des chiffres concernant les mouvements de navires bretons en 1506 et 1507. Leur rôle est modeste à Plymouth avec 10 % du trafic total, mais il est de 31 % à Exeter et de 69 % à Penryn !

En 1498- 1499 les Bretons représentent 59,5 % du trafic à Salcombe, 24,5 % à Fowey, 47,3 % à Saint-Ives, 54 % à Penzance, 62,8 % à Padstow, 94,1 % à Mount's Bay.

 

 

Toutes ces indications valent dans les grandes lignes pour les époques antérieures ; il en était de même vers 1380-1400 par exemple « Le Cornwall et le Devon recèlent leurs ports de prédilection qu'ils visitent en permanence et où ils ont une place importante » H. Touchard

 

On doit ajouter ici une constatation qui ne figure pas dans le livre car elle n'a guère d'importance pour le propos de l'auteur.

Le trafic breton est surtout considérable et dépasse 50 % du total dans les régions qui parlaient alors

le cornique. Est-ce par hasard ? certainement pas. C'est en outre un fait d'une grande portée qui peut jeter quelque lumière sur quelques aspects discutés et controversés de l'émigration bretonne en Armorique.

 

Presque tous les Historiens admettent que la majorités des immigrants provenait du Dorset, du Devon et surtout du Cornwall, régions où M. Touchard constate la prédominance des Bretons dans le trafic maritime encore à la fin du Moyen- Age. C'est une confirmation précieuse et si nos sources étaient plus abondantes pour les premiers siècles du Moyen-Age aucun doute ne serait plus permis sur l'importance et le lieu d'origine des migrations bretonnes.

 

Le livre de M. Touchard vient à point également pour rappeler que les échanges de marchandises et de populations entre les deux rives de la Manche occidentales sont presque une constante historique. Il a fallu la coupure accidentelle et presque absolue des deux derniers siècles pour faire oublier ce trait.

 

Située dans une perspective historique très large cette émigration n'a été qu'un mouvement un peu plus important, un peu mieux connu, que d'autres qui l'ont précédée au cours de la préhistoire et de la protohistoire.

 

 

chapitre 3 relations politiques étroites

 

Il faut rappeler aussi à propos de cette émigration que de nombreux témoignages parlent de « Royaumes doubles » s'étendant sur les deux rives de la Manche dans les siècles qui ont suivi l'émigration bretonne.

 

Riwal roi de Domnonée et Cunomorus (Conomor) ont à peu près certainement gouverné à la fois en Cornwall et en Bretagne comme le rappelle Mrs Nora Chadwick dans son article « The colonization of Brittany from Celtic Britain ».

 

Bien des siècles plus tard le duc de Bretagne s'est retrouvé comte de Richemont, continuant en quelque sorte une tradition fort ancienne.

Si le mystère cornique de la « Beunans Meriasek » se passe en grande partie en Bretagne Armoricaine, il n'y a là rien d'étonnant. Ceci recoupe les témoignages d'autres sources sur l'intensité des relations, mais nous apprend qu'elles s'étendaient aux échanges d'idées et de thèmes littéraires ;

c'est un fait qui doit entrer en ligne de compte dans les discussions passionnées sur la manière dont la « Matière de Bretagne » atteignit les régions de langue romane.

 

Une étude d'ensemble sur les relations Cornwall-Bretagne au Moyen-Age nous apprendrait beaucoup par le seul fait de réunir les données fournies par des disciplines aussi diverses que l'histoire littéraire, économique, la philologie, l'hagiologie aussi.

 

Une étude sur la géographie du culte des saints communs au Cornwall, à la Bretagne et au Pays de Galles serait également fort instructive. Pour s'en convaincre il suffit de lire une étude comme celle de E.G. Bowen « The settlements of the Celtic Saints in Wales »

 

Chapitre 4 analyse de textes, méthodologie

 

Pour illustrer la parenté du cornique et du breton aux alentours du xve siècle, nous avons cru bon de donner la traduction en breton moyen de quelques phrases en cornique moyen, le tout accompagné d'un bref commentaire.

 

Nous n'avons pas hésité à normaliser en partie l'orthographe pour donner une idée plus approchée de la prononciation du breton moyen, assez bien connue maintenant

 

Par contre il a été difficile de normaliser l'orthographe des citations corniques ; la prononciation du cornique moyen est mal connue. Il semble bien qu'elle était plus proche de celle du breton moyen que l'orthographe ne le laisserait croire. Un commentaire particulier suivra chaque citation ; un commentaire général résumera les faits essentiels.

 

Pourquoi comparer cornique moyen et breton moyen et non pas choisir le breton moderne ? parce que les données de la comparaison seraient faussées : ces gens ont communiqué entre eux dans une langue assez différentes de celle employée de nos jours, même dans le cas du breton.

 

D'ailleurs les ouvrages parus ces dernières années permettent de se faire une idée assez précise de l'ampleur et des modalités des changements intervenus.

 

Les citations ci-dessous sont extraites des éditions de Norris « Ancient Cornish drama » Oxford 1859, de celles de Whitley Stokes « Pascon agan arluth », Transactions of the

philological society, 1860-1861, appendices p. 1-100 et « Beunans Meriasek », London 1872. On trouvera dans l'ouvrage de Henry Lewis « Llawlyfr Cernyweg Canol » Cardiff 1946 de nombreux extraits des divers textes du cornique moyen précédés d'une grammaire et suivis d'un glossaire.

 

 

(1) « Ancient cornish drama » 1,62.

A das ker, my a welas yn paradys fenten ras

ha warnythy un wethen

hyr gans mur a scorennow, hag yn creys hy barennow

un flogh maylys gans lysten.

 

Vers 1 : la lénition après le vocatif a pouvait exister en breton moyen ; on aurait plutôt fenteun a (c'h)racc « fontaine de grâce », la prononciation de cc en breton moyen et moderne est étudiée par K. Jackson « A historical phonology of breton »

 

Au v. 3 des pluriels formés sur le sigulatif * skourennow et * barrennow, possibles, ne paraissent pas attestés en breton moyen ; en breton moderne on dirait *meur a skourr avec le singulier après

meur mais cf en breton moyen « meur a re »

 

Vers 4 maylys est un emprunt au français moyen ; le bret. mailluret est emprunté à une forme différente (cf. fr. moy. Maillol « maillot ») ; lysten est aussi un emprunt au français, non attesté en breton ; cf. le fr. moy. liste « bord, bande, lisière ». Compte tenu de ces remarques on peut traduire

en breton moyen :

 

« A dad ker, me a welas en paradoes (un) feunteun a (g)rats, ha warnezi un wezenn hir gant meur a skourrow, hag en kreis he barrow un floc'h mailluret gant lienennow

 

« ah, cher père, je vis au paradis une fontaine de grâce et au-dessus d'elle un arbre long avec beaucoup de branches et, au milieu de ses branches, un jeune garçon emmailloté de langes ».

 

 

(2) « Ordinale de Origine mundi » 81-82

ma-r-a tybbryth a henna yw hynwys pren a skyens

 

Le bret. moy. ma-z- correspond à ma-r « si ». Pour le démonstratif henna voir le commentaire général en IIIc ;

prenn avait encore en moyen breton le sens d' « arbre » et pas seulement celui de « bois » cf mouarprenn « mûrier » dans le Catholicon. Le gallois coeden « arbre », de coed « bois » a suivi une évolution sémantique à peu près inverse.

On aurait donc ici en breton moyen

« ma-z tebrez a hennez ew hanwet prenn a skient ».

 

« Si tu manges de celui-ci qui est appelé arbre de la science ».

Bien entendu henna serait possible en breton moyen et rien n'indique à quelle date exacte son usage s'est restreint au domaine du vannetais.

 

 

(3)

Pascon agan arluth str. 147, 148.

Ena Pylat, pan glewas an lauarow na ganse,

Ihesus ef a zyswezas pur eun yn cres yn treze... ;

In meth Pylat « Why a vyn dry s pub tra me z'y laze ».

 

Ligne 1 ena « alors » correspond au bret. eno « là » qui a eu autrefois aussi un sens temporel gardé parfois en Vannetais (Dict. des gloses en v. breton); pour « lauarow na » voir les démonstratifs en

III, c dans le commentaire général.

 

Ligne 2 : la forme disguez, à côté de discuez existe aussi en br. moyen ; voir III d pour la tournure du v. 3.

 

On aurait donc :

(Neuse) Pilat, pan glewas an lavarow se gante,

lesus ev a zisguezas peur eeun en kreis entreze... ;

Eme Bilat « Huy a venn dreis peb tra me d'e lazav ».

 

« Alors Pilate, quand il entendit ces paroles de leur part,

il leur montra Jésus directement au milieu d'eux... Pilate

dit « vous voulez par dessus toute chose que je le tue. »

 

(4) Même poème str. 45.

Han gwyn esa war en foys ; ef a rannas yn treza.

Yn meth Crist « Hema yw goys ; evough why par cheryta ».

Gans dour gorris yn bazon y wolhas aga garrow ;

Hysseas ys guregh pur wyn del vynna Du caradow.

 

Ligne 1 : le correspondant mbret. de moys « table », meuz a pris le sens de « mets » ; au v. 2 noter l'emprunt au français ; v. 3 le cornique gorris « placé » avait primitivement le sens de « élever » comme le br. moy. gourren« élever » gorroet et gorreet « élevé »...

Le pluriel garrow n'est pas attesté en bret. moy. mais cf. le vannet ; gareu.

Au v. 4 la traduction de hysseas, qui contient sûrement un correspondant de hed est controversée ; del de delw « apparence, manière »... (qui est attesté dans les noms propres v. bretons mais non dans les gloses) a pris en cornique le sens de « comme » ; cf le rapport de evel et de henvel. Les adj. verbaux en -adow antérieurement en -adoe... existaient en breton ancien et le correspondant du cornique caradow est attesté comme nom propre (Karadou « Le vieux breton, Eléments de Grammaire »,

p. 316),.

 

 

Ceci dit une traduction possible serait en français :

« Le vin était sur la table ; il le partagea entre eux.

Christ dit « Ceci est du sang ; buvez le « par charité ».

 

 

Avec de l'eau placée dans un bassin il lava leurs jambes. Il les rendit entièrement blanches comme le voulait Dieu l'aimable

».

 

Et en moyen breton l'on aurait :

« An gwin edoa war en daol ; ev a rannas entre ze.

Eme Grist « Heman ew gwad, evit hui par charité ».

Gant dour gorroet (lakaet) en bacin ez walhas o garrow

(diouhar) ; hed ha hed (?) o guereu (eure) peur wenn, evel

menne Doe (Karadou).

(5) Kref yw gwrythyow an spethas

 

Cette petite phrase serait en bret. Moy. Krev

ew grizyou an spezad

 

« les racines de groseillers

(litt. groseilles) sont fortes ».

 

(6)

 

Lemyn my a wor the wyr bos ow thermyn devethys ;

me re vewas termyn hyr

 

A lemyn correspond une forme cornique plus ancienne luman « nunc, modo » ; c'est le bret. moy. loman ; la tournure the wyr « da wir » est courante en cornique, plus rare en breton ; on aurait ici plutôt ent wir en bret. Moy.

 

Pour trouver un emploi équivalent de la particule ro (cornique re, bret. moy. mod. ra, re) il faut remonter au vieux bret. qui avait des tournures comme *me ro vewas (cf. ro luncas « avala »). La tournure bos ow thermyn devethys est fréquente en bret. moy. Elle est « celtique » et n'est nullement due à l'influence du français des XVIe et XVIIe siècles

 

comme il est dit « Verbe Breton » p. 369-370.

 

Cf. Nonne v. 782 ma-z gouzvezher bezout un mab bihan ganet ;

Ceci dit, on aurait en breton moyen :

Loman me a oar da wir (plutôt ent wir) bout va zermen deuet ; me a vewas termen hir

 

« maintenant je sais vraiment que mon terme est venu ; j'ai vécu longtemps ».

 

(7)

go vy pan uef genys !

Après goae, on avait peut-être lénition en br.moyen, mais l'orthographe ne la note pas. Cette expression serait mot pour mot

« goa me pan ouv ganet ! »

« malheur à moi puisque je suis né » ! (quel malheur pour moi d'être né).

 

(8) « Pascon » 62,1 citée au même endroit,

« pan esa crist ow pesy » qui donne mot à mot :

pan edoa Crist ouz pidiv.

 

« Quant le Christ était en train de prier ».

 

On sait que le cornique owth, ow, le bret. moy. ouz (mod. o avant un infinitif) remontent tous deux à un v. bret. v. corn, urth, gurth.

(9) « a nyn-s-ese ynnon ny agan colon ow lesky ? »

Au cornique ese correspondrait exactement un br. Moy. ede qui est attesté ; la forme edoa est plus courante ainsi que edo etc.. La forme ennomp correspondant à ynnon, a subi l'influence de la désinence verbale de la 1re pers. plur. du prés.

L'origine de ag- dans agan « notre » est évoquée brièvement dans le commentaire général en III, c. La petite phrase ci-dessus serait en bret. Moy.

 

A nen-d-edoa ennomp ni hon kalon ouz leskv ?

 

« notre cœur n'était-il pas ardent en nous ? » littéralement « en train de brûler ».

(10) guel yw un den the verwel ages ol an bobyl the vos keyllys.

La tournure, intéressante, se trouve couramment dans les textes bretons-moyens.

 

Elle serait :

gwell ew un den da verwel eget oll an bobl da vout kollet

 

« mieux vaut la mort d'un homme que la perte de tout le peuple » littéralement « mieux est un homme à mourir que tout le peuple à être perdu ».

(11) « Beunans meriasek » 3494-5,

 

me a-m beth goys the colon scollys.

 

S'il est possible de rendre mot à mot cette phrase par :

me a-m bez (bezo) gwad da galon skuillet, littéralement

 

« j'aurai le sang de ton cœur répandu », le sens de la phrase cornique est « je ferai répandre le sang de ton cœur.

L'idée de « faire répandre » serait plutôt exprimée en bret. moy. par me a roy ou me a lakay da skuillav gwad da galon.

 

(12) « Pascon » 3078,

yma ef deffry ow toen oll agan maystry ; me a grys ny dalvyth bram !

Doen, br. moy. douen, doen « emporter, porter » a ici, comme souvent le gallois dwyn, le sens de « emporter, enlever ». Littéralement cette phrase deviendrait en br. Moy.

 

ema ev devry ouz touen oll hon mestroni ; me a gred ne dalvez bramm

 

« car il est en train d'enlever tout notre pouvoir ; je crois qu'il (ce pouvoir) ne vaut pas un pet ».

(13) Pan dezens y bys yn beth, yz eth un marrek zy ben hag arall zy dreys yn weth, yrvys fast bys yn zewen...

Pour la forme dezens correspond au br. moy. deuzyent, pour le sens à deuzsont ; dewen au v. 2 correspond au br. moy. diougen prononcé sans doute /diwhen/ « mâchoires » ou « joues ».

Mot à mot. :

 

Pan deuzsont y bet an bez, ez aez un marheg d'e benn hag arall d'e dreid iwez, armet fest bet an diougen... ;

 

le bret. moy. fest au sens de « fixe, ferme », attesté dans des emplois adverbiaux, R. Hémon, « Geriadur Istorel », p. 774, est comme le cornique fast un emprunt à l'anglais ancien. Le sens de ces deux vers est :

 

« quant ils vinrent jusqu'à la tombe, un cavalier alla à sa tête, et l'autre à ses pieds aussi ; (ils étaient) armés fortement jusqu'aux joues ».

(14) my a wor ple ma onan trehys hag ol schapys glan... ;

trehys « troc'het » a ici le sens de « taillé », « façonné » ;

schapys est un emprunt au moyen anglais ; cf. mod.

shape ; le bret. moyen aurait ici l'emprunt au français « furmet » et serait :

 

me a oar pe lec'h ema unan troc'het hag oll (furmet) glan

 

« je sais où se trouve un (objet) taillé complètement et nettement façonné ».

(15) Ibid. 2017.

My a-s gweres pup huny mar mynnyuch perfyth cresy…

 

gweres correspond au br. moy. goret « aider à », v. bret. woret (Dict. des gloses en v. bret. sous guoret) ; la désinence de mynnyuch a subi l'influence de celle des prépositions « conjuguées » ; perfyth correspond au v. br. perfeith, br. moy. perfez, mod. pervez, pervezh. Bret. moy.

 

Me hoz sikouro (goret-) pep heny, mar mennit perfez kridiv.

 

« Je vous aiderai tout un chacun, si vous voulez croire parfaitement ». Pour le présent cornique à sens futur voir III, c.

(16) Yma Duw whath ow pewe neb ew arluth drys pup tra.

Notons ici la différence de mutation après ow (ouz,o)

entre bret. et cornique ; arluth correspond au gall. arglwydd « seigneur » ; le correspondant breton n'est pas attesté. En bret. moy. on aurait donc quelque chose d'assez différent du cornique dans ce cas :

 

ema Doe hoaz ouz vewa (de beuaff, beva(n) neb ew aotrow dreis peb tra

 

«est toujours en vie (ce) Dieu qui est seigneur sur toute chose ».

On sait que neb au sens de « qui » est bien attesté en br. Moy.

(17) Et voici une strophe entière pour terminer cette série d'exemples.

 

A lene yn hombronkyas ughell war ben un meneth

ha zozo y tysquethas owr hag arghans, gwels ha gweth.

« Ha kymmys yn bys us vas » yn meth an ioul » te afeth ;

Ha me ad wra arluth bras, ow honore mar mynnyth ».

 

Pour le démonstratif -ne dans a le-ne voir le commentaire III, c ; la forme dezo « à lui » se trouve au XIVe siècle en br. moy. ; au v. 3 us correspond au br. moy. mod. Eux, eus, euz qui n'est cependant plus employé dans des tournures de ce genre ; te afeth « te sera », « tu auras », pour la forme, correspond au br. moy. ez vez prononcé /effez/ et, pour le sens, à ez vezo, effezo.

Quement pouvait s’employer substantivement en breton moyen. Notons encore la lénition dans adwra pour az wra ; en br. moy. après az « te » on a souvent lénition alors qu'en bret. mod. on a en

général « provection » ou renforcement de la consonne qui suit. Mot à mot cette strophe serait :

 

A lese en ambrougas uhel war benn un menez ha dezo

ez tiskwezas aour hag argant, geot (Ouessant gwelt) ha

gwez « Ha kement en bed so mad » eme an niaoul « te az

vez » {vezo) ; ha me az ra(i) aotrow bras, va enoriv mar mennez ».

 

« De là (le diable) l'escorta sur le sommet d'une montagne (il s'agit de Jésus), et il lui montra de l'or et de l'argent, l'herbe et. les arbres. Le diable lui dit « tout ce qu'il y a de bon au monde tu l'auras, et je te fais (ferai) grand seigneur si tu veux m'honorer ».

Pour la mutation dans an niaoul, voir III, b. Pour le présent cornique à sens futur voir III, c.

 

chapitre 5  — COMMENTAIRE GENERAL

 

Nous allons essayer de dégager des exemples qui précèdent quelques uns des principaux points de ressemblance et surtout de différence existant entre cornique et breton moyens vers la fin du Moyen-Age. Les exemples ont été numérotés et il suffira d'y renvoyer par un simple chiffre.

 

a) Phonologie.

On a remarqué qu'en cornique la réduction des diphtongues était dès lors plus avancée qu'en bret. moyen et même moderne.

cornique o « était », go « malheur », du « dieu », br. moy. oa, goae, goa, Doe...

Dans le consonantisme la différence essentielle qui saute aux yeux c'est qu'à un t ou un d breton correspond un s cornique. Cette différence date du XIIe siècle ; antérieurement les deux langues étaient sur ce point identiques.

 

Exemples :

A nyn-se-ese (9) br. moy. a nen-de-ede,

me a grys (12) me a gred,

cresy (15) kridiv, kredi,

pesy (8) pidiv,

treys (13)treid,

gwels (17) gwelt,

geot, goys (11)

gwad, vann. goed,

argans (17) argant,

mas (17) mat, mad etc..

 

Si le cornique est moins conservateur dans l'évolution de d en s ,il l'est davantage dans l'absence de vocalisation des groupes als, els,

ex. gwels « herbe », v. bret. guelt, Ouessant gwelt, mais br. moy, et mod, en général yeot,

yeot…

 

b) Mutations.

On a remarqué la lénition — après a particule verbale,

 

me a grys (12).

 

— Après l'article dans les mots féminins un wethen (1),

en foys (4), an bobyle (10), yn zwen (13).

 

— Après le pronom complément de la 2e pers sing.

az, ad (me ad wra) ; voir le commentaire particulier à

l'exemple (17).

 

— Après the qui correspond au v. bret. do, br. moy.

mod. da, vann. de « à » : the verwel (10), the wyr (6).

 

— Après pan « quand » : pan glewas (3).

 

— Après re, v. bret. ro, br. moy. mod. ra, re, re, vewas (fi).

 

— Après ny, ny dalvyth 12) ne dalvez.

 

— Après le possessif masculin

: dh'y ben, dh'y dreys (13).

 

La spirantisation, comme en breton, se rencontre après le possessif de la première pers. sing. (ce n'est pas le cas en gallois).

 

Ex. ow thermyn (6) va zermen.

 

La nasalisation dans an ioul (17) « le diable » est courante en breton moyen et se trouve encore en vannetais (ex. en iù « les deux ).

Le renforcement ou provection, comme en breton apparaît après ow dans ow toen (12) br. moy. ouz touen, mod.

 

 

o tougen, mais le cornique montre aussi cette provection dans le cas d'un b initial après initial après owth, ow : ow pewe (16) mais br. mod. o vevan. On note cette provection après y, de yth, dans y tysquethas en (17), br. mod. E tiskwezas.

 

c) Morpholoyie.

On a remarqué l'article défini an en 3, 5, 10, l'article indéfini un en 1 et 13. Les formes normales de l'article défini en bret. moy. sont an et en. celle de l'article indéfini est un.

Dans les pluriels lauarow (3), scorennow (1), garrow (4)...

la graphie rend mieux compte des prononciations du cornique et aussi du breton moyen que les graphies bretonnes ou, aou,

L'adjectif verbal en -adow, caradow, a été brièvement commenté en (4).

 

Dans les possessifs on a noté des différences assez notables entre cornique et breton ; elles paraissent provenir souvent d'innovations du cornique.

« Mon » corni. ow, bret. ma, va peut-être tous issus de *mow, v. bret. mo.

« Ton » cornique the, bret. moy. mod. da, vannetais te (v bret. to). « Son » y, bret. e.

« Notre » cornique agan et an, bret. on ;

« votre », cornique agas et as, bret. moy. hoz ; on croit qu'en cornique /'élément -g- qui précède provient de phrases contenant un négatif à l'origine. Par exemple nag-an byth (br. moy.*nag-on bez) semble avoir été faussement coupé en na-gan byth. Cependant M. Plerger dans Hor yezh t. 54 ; p. 41-42 voit dans agan un emprunt à l'anglais ancien agen « own ».

« leur » aga (4), bret. moy. o ; pour le -y- voir ci-dessus.

 

Pour les démonstratifs le cornique présente des formes qui n'ont été conservées en breton qu'en vannetais ;

ex.

henna (2) vannetais hena, henna, fém. hona ex. Ernault Gloss. moy. bret. p. 316. Un élément comparable est à noter dans an lauarow na (3), a le-ne (17).

 

 

Les indéfinis neb (16), oll, ol (12), (10) arall (13) etc.. n'appellent aucun commentaire particulier.

 

Les pronoms compléments infixés diffèrent de ceux du breton moyen à la 2° pers. du plur. as « vous » (15), br. moy. hoz, et surtout à la 3e du pluriel -s « les », « eux »

(4) vers 4. Au lieu de -s ici le bret. moy. et mod. a o.

 

Par contre à yn «le », « lui » (17) correspond exactementle bret. moy. en.

 

Les formes du verbe « être » ne diffèrent pas beaucoup :

uef « je suis « (7) bret. moy. ouff/uv/uv/ ;

ew, yw « est » ;

bos « être » (6) ; esa « était » (4) ; us (17) « est » ; yma (16).

 

Le cornique comme le breton s'était donné un verbe « avoir » (dont il existe aussi des traces en gallois ancien) au moyen d'un pronom complément précédant le verbe « être ». Ex. me a-m beth (11), te a feth (17).

 

Dans la conjugaison du- présent de l'indicatif on a noté qu'à la 2e pers. du pluriel le cornique a subi l'influence des formes pronominales ex. evough (4), mynnyuch (15). Le breton, plus conservateur ici que cornique et le gallois, a gardé la désinence -it. Il y a cependant des ex. dialectaux d'une désinence -oc’h

 

On a noté en (15) et en (17) au v. 4 (me ad wra) que l'idée de futur est rendue

en cornique par les formes du présent de l'indicatif ; en breton au contraire c'est l'ancien présent du « subjonctif » qui exprime le sens futur.

 

Au participe passé, le correspondant de la désinence -et du breton est -ys en cornique. Ex. devethys (6), scollys (11), keyllys (10) trehys (14)...

Les particules verbales sont employées à peu près comme en breton : a après le sujet ou l'objet direct : ef a zyswezas (3), y(dh) après le complément indirect zozo y tysquethas (17). gans dour y wothas (4).

 

L'emploi de re est plus étendu que celui de ra en bret.

moyen tardif ex. re vewas (6).

Celui de ow(th) est analogue à celui de ouz en breton ;

voir (8, 9, 12).

L'emploi des prépositions conjuguées se trouve dans toutes les langues celtiques ; noter warnythy en (1), yntreza, -e en (4) et (3) ganse en (3), ynnon ny en (9), zozo en (17).

 

Dans la syntaxe il existe des analogies frappantes entre cornique et breton moyen.

 

On a souligné la tournure why a vyn me zy laze en (3), guel yw un den the verwel en (10). Elle est fréquente en breton moyen ;

 

ex. Jésus 37 b hep gourtos Saeson da donet

autres ex. Le V. Bret. El. Gramm. p. 330 bas et se rencontre

même en breton moderne ex. Kervella, Yezhadur, p. 413

 

graet en deux an dra-se, d'e vamm da vezan laouen. On

comparera le type 3 de l'irlandais dans le livre de M. Gagnepain, « La syntaxe du nom verbal en Irlandais », p. 18 notamment.

 

La tournure my a wor bos... a été signalée en (6).

e) Dans le vocabulaire on a remarqué le nombre de mots analogues en breton et en cornique mais les mêmes mots ont parfois des sens assez différents comme gorris en (4") et bret. gorroet, moys en (4) et breton meuz, pren « arbre » en (2).

Le cornique a gardé quelques mots perdus très tôt par le breton, ex. arluth (16), mais l'inverse est encore plus vrai car les textes comiques sont trop brefs pour nous avoir conservé l'ensemble du vocabulaire de cette langue.

Les emprunts anglais ne sont pas encore très nombreux dans ces textes comiques du XVIe et XVIIe siècles. Les emprunts au français moyen sont assez fréquents, cf. par cheryta (4).

Ces quelques remarques sur le cornique moyen ne peuvent prétendre qu'à en donner une idée très générale. Cette langue, si proche du breton, est à la fois facile à étudier pour un bretonnant cultivé et essentielle pour comprendre l'évolution du breton moyen et moderne, et le maintien de liens constants avec le Cornwall jusqu'au XVIe siècle est un chapitre très important de l'histoire de Bretagne.

 

L. FLEURIOT.

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