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3 septembre 2010 5 03 /09 /septembre /2010 10:35

@karrikell.over-blog.com, le 3 septembre 2010

Revue de Bretagne et de Vendée, Volume 13, 1864 

LES NOCES D'ESCOUBLAC.

paysan_escoublac.jpg

Paysan d'Escoublac (19ème siècle)

Alfred Henri Darjou?

 



LÉGENDE GALLO-BRETONNE.


RÉCIT DU SAUNIER.

I.

Un jour, du côté de Pénestin, nous allâmes visiter un pays nouveau pour nous, voir l'embouchure de la Vilaine, Billiers, l'abbaye de Prières et le passage de Tréhiguer, qu'un passeur téméraire, pour ne point dire plus, vous fait traverser, si vous êtes seul, dans un risque-tout, même par un gros temps. Nous dirigeâmes notre promenade vers les grèves les plus rapprochées, afin de côtoyer plus longtemps les falaises.

Dans un champ qui domine la mer, à l'embouchure du fleuve jaune des Bretons ', on nous montra le Mein-ar-Zen, la pierre du chemin : c'est un dolmen assez remarquable encore, mais presque détruit, élevé sur le sommet d'un tumulus. La vue est magnifique de cet endroit : on découvre le fort Haleguen, la tour de feu (le phare), Kervoyal, Pénerf et la pointe de Piriac ou du Castelli.

Ce fut pendant cette excursion que nous rencontrâmes, dans un petit chemin, non loin de la mer, un vieux saunier, en quête de sel.

Nous nous reposâmes ensemble pour casser une croûte, assis sur des rochers en vue de l'Océan, et bientôt une goutte de vin de feu, donnée à propos, délia aisément la langue de notre vieux compagnon. Il nous sembla, dès le commencement, être légèrement vantard et narquois. Il nous parla du Croisic, de Guérande, la rivale de Nantes au temps des héros, et surtout du bourg d'Escoublac, sa patrie, situé à moitié chemin de Guérande à Saint-Nazaire. Enfin le saunier nous raconta la légende qui suit, d'une manière assez comique, mais un peu trop remplie de forfanterie, tout en faisant route, tantôt sur le bord de la mer, tantôt sur les terres élevées au dessus de la côte, par où passait le sentier.

II.

— Comme dans tous les bourgs apparemment, il y a une église à Escoublac. Je ne vous dirai point si elle est belle ou laide, vu que je m'y connais un peu mieux en sel qu'en bâtisses ou autres bagatelles de ce genre ; et si je vous fais la chose de mentionner ici un tel bâtiment, sans mâts ni voilure, c'est à cause que dans l'instant de la suite, nous causerons un peu de la cathédrale de mon pays, duquel je suis né-natif, et que je puis me vanter d'être un des plus crânes sauniers de l'endroit, pour dire la chose naturellement, avec votre permission et celle des camarades.

Pour en revenir, je vous dirai donc que mon grand-père, Nicol, de sen nom de baptême, lequel demeurait sur la place du bourg, près de l'église, nous racontait souvent, quand nous étions petits, des histoires à faire peur, mais fameusement bien tournées, vu qu'il avait un esprit du diable, le bonhomme, et une langue idem, c'est moi, que je vous le dis, et je ne m'appelle pas non plus Nicol, comme lui, pour de rien. J'avais donc tout à l'heure la chose de vous dire que le grand-père nous faisait trembler de tous nos membres, surtout lorsqu'il contrefaisait, avec sa grosse voix creuse, la voix des revenants qui revenaient par les nuits sombres, sans lune, à certaines époques, soit dans l'église d'Escoublac, soit tout à l'entour dans le vieux cimetière. Jugez, mes amis, si ça nous amusait après souper, au coin du feu, quand le vent imitait le tonnerre dans la cheminée !

Il est bon de vous dire que mon grand-père était saunier de son état, comme nous le sommes tous dans la famille, et de fameux sauniers de père en fils, que je vous prie de le croire. Les bons sauniers ont sans doute ( et personne ne dira le contraire que je pense naturellement), la plus belle profession qui puisse être avantageusement connue sur nos côtes et ailleurs; mais faut bien avouer que leur état n'aime, pour être bien conduit, ni le soleil, ni le clair de la lune; c'est pourquoi notre grand-père, qui entendait le négoce, ne dormait pas toujours dans son lit. Il rentrait souvent sur le tard, et en outre des affaires de son état, il pouvait voir des histoires diablement extraordinaires.

Vous pensez bien que dans ce temps-là on tâchait de voyager par les nuitées de pluie et de vent, quand les gabelous ronflaient dans leurs capotes, sous leurs guérites, les fainéants !

Je connais dans mon pays des particuliers très renommés qui assurent qu'un petit brin de fraude bien tapée ne fait pas de tort au prochain ; au contraire, puisque ça lui procure la denrée (le sel) à meilleur compte.

Et dire qu'il y a des gens créés et mis au monde pour vexer ce fameux commerce !

Mais patience, les sauniers, les Nicol ne sont pas des capons. On trouvera, un jour ou l'autre, moyen de changer ça : c'est moi que je vous le dis.

N'importe, il est bon de vous dire que mon grand-père avait là dedans une vieille hinche (haine) contre un brigand de catula * qui avait eu la chose de lui soutirer une inclination. Sans compter deux ou trois chasses que le coquin de gabelou lui avait servies, et chaud, à ce que disait le bonhomme. Ah ! ça me fait tourner la bile de voir un honnête commerçant ainsi mal mené par un propre à rien I

Cela n'empêcha point dans la suite le grand-père Nicol de jouer au gabelou trente-six tours pour le moins, et de s'approprier finalement une inclination non moins distinguée ; ce qui veut dire que ma grand'mère était une ménagère capable et une fameuse saunière tout de même, très habile à faire la denrée, tout comme nous autres gens du métier.

Le papa Nicolas avait un velin (venin) dans l'âme depuis les noces du gabelou qui avaient eu lieu à Escoublac, en novembre, malgré la mauvaise réputation de ce vilain mois. Voilà qu'un jour, au détour d'un chemin, nos deux camarades se rencontrèrent, entre quatre-z-yeux, comme on dit, et le Nicol se passa la chose de dire à l'autre, par manière d'avertissement, qu'il lui arriverait malheur dans l'année, comme cela arrivait souvent aux gens trop pressés, qui se permettaient de nocer en novembre. Le gabelou eut l'air de vouloir gouailler un brin, mais il fila doux sans balancer. Là-dessus l'année fila pareillement, et le susdit mois de novembre revint, avec sa pluie et son vent du diable, pousser les lames sur les roches, et faire fondre le sel, mille gabarres ! !

1 catula : C'est-à-dire, qu'as-tu-là? question naturelle adressée par les douaniers aux gens soupçonnés de fraude qu'ils rencontrent.

Mon grand-père avait une souvenance diabolique, et il y en a qui disent qu'il fallait être quasiment sorcier ou malin pour passer et repasser la denrée, comme il en passait et repassait, et d'autres bagatelles avec.

N'importe, personne ne pensait plus là-bas aux noces de ce failli gabelou, quand un soir le père Nicolas, étant revenu tard au bourg avec deux ou trois bons sauniers, les invita à entrer boire un coup.

A la fin de novembre, pour des gens qui ont travaillé sous la brume, ça ne se refuse pas, un petit verre et une bolée en sus. On entra donc sans penser de rien dans la maison. Voilà que, au coup de minuit, le Nicol ouvrit la porte de sa cambuse tout d'un coup, et dit aux amis de regarder sur la place. Qu'est-ce qu'ils virent et entendirent?

Voilà l'histoire : ils entendirent d'abord le son d'une bombarde qui avait l'air de travailler sur la place, de l'autre côté de l'église, et puis ça avait l'air de venir, de venir en se rapprochant; et puis, boum, boum, les souliers ferrés battaient la terre en mesure. Ah! mais, c'est que les camarades n'étaient pas trop crânes à cette heure ; mais Nicol leur dit de sa voix qui n'était pas déjà si douce :

— N'ayez pas peur, vous autres, et suivez-moi ; vous allez voir la récompense de mon voleu de gabelou

— Si nous fumions une petite pipe, nous dit le conteur semi tragique, en s'interrompant, ça ne ferait de mal à personne; et puis faut que je vous quitte, car voilà mon chemin, là-bas, de ce côté, celui qui vire vers la mer.

Nous nous arrêtâmes un moment à la prière du saunier; et voulant connaître la fin de sa singulière histoire, nous l'invitâmes à achever :

— Elle sera finie avant cette pipée, reprit-il en aspirant de larges bouffées. Voici donc l'affaire telle qu'elle est sue, dite et redite au pays d'Escoublac : nos trois amis s'avancèrent ensemble sur le placis, juste comme la noce passait pour entrer à l'église dont ils virent la grande porte s'ouvrir toute seule. Alors une noce, tout en noir, défila devant eux; ils virent passer le gabelou, sa femme et ses parents; son père et sa mère défunts même y étaient, et tout le tremblement, avec des habits noirs et des figures pâles. Tout le monde entra dans l'église.

— Entrons aussi, dit mon grand-père en se retournant vers ses camarades.

Bonsoir! ils étaient partis, tant cela leur avait procuré une flemme soignée. N'importe, Nicol qui n'avait peur de rien, entra tout seul dans l'église et se cacha derrière un pilier. Alors un prêtre, tout en noir, monta à l'autel ; les cierges, garnis, au bas, de ces têtes de mort que l'on met aux grands services, s'allumèrent d'eux mêmes et la messe des morts commença

A L’ita, missa est, ou bien au Requiem, je ne suis pas bien sûr, les cierges s'éteignirent. — Bonsoir la compagnie ! tout disparut dans les ténèbres et la porte de l'église se referma tout d'un coup. Voilà le grand-père logé d'une jolie façon ! Il me l'a raconté plus de cent fois en rageant. Ajoutez à cela que tandis qu'il grelottait dans l'église, voilà que les gabelous, de bon matin, lui pincèrent tout un chargement de sel que son maudit valet n'avait pas su cacher au milieu des rochers ! Ah ! ah ! ! j'en ris tout de même avec les autres, mais Nicol ne riait pas lui, et il aurait joliment cogné le malappris qui se serait permis de le plaisanter au sujet de sa mésaventure.

Mais voilà le plus fort de l'affaire (et il est bien sûr et certain qu'il y a du vrai là-dessous) : c'est que le surlendemain on apprit à Escoublac que la pauvre femme du gabelou était morte, la nuit même de la revenance que je vous ai racontée.

Depuis ce temps-là, il n'y a pas de presse à se marier à Escoublac dans le mois de novembre. Ce n'est apparemment qu'une idée des anciens, mais beaucoup, beaucoup de gens en sont persuadés naturellement; si bien que le recteur de l'endroit n'a guère besoin de se déranger pour les noces en automne. Il est vrai que l'on se rattrappe au carnaval, et le diable n'y perd rien du tout 1.

E. Du Laurens De La Barre.

1 On voudra bien nous pardonner ce récit un peu caustique et d'un ton qui nous est a peu près étranger : nous le citons pourtant comme un type assez caractéristique de la manière de dire du pur marvailler gallo.

 

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