Penhoët, conte paru en 1923 dans la presse nazairienne
Penhoët, conte paru en 1923 dans la presse nazairienne
« PENHOET » du comte Parscau du Plessix

Dans les années 1920, on pouvait lire de telles chroniques inspirées de l’histoire bretonne à Saint-Nazaire dans les journaux (ici le Courrier de Saint-Nazaire), une brève analyse de ce conte montre ici que le Parscau du Plessix prenait position pour « le parti français » contre le parti dit « anglais » par les adversaires mais sans doute plus nationaliste breton si vous me permettez l’anachronisme.

Je me suis permit de retranscrire en texte ce comte car c’est peu lisible dans le format pdf dont le lien est fourni par le Blog Mitaw.


 

Présentation de Parscau du Plessix par le blog Mitaw

 

Je me permets d’emprunter la présentation du comte de Parscau du Plessix au blog Mitaw (http://mitaw.over-blog.com/)

Légendes et croyances dans les chroniques de Parscau du Plessix

La numérisation de la presse ancienne par le département est encore à l'origine d'une belle surprise.

 

Les chroniques du comte de Parscau du Plessix dans le Courrier de Saint-Nazaire pendant les années 20. De Parscau du Plessix (1859-1943), c'est un peu notre Anatole le Bras à nous dans le nantais.

 

Licencié en droit, ancien maire de Donges de 1892 à 1925, châtelain du manoir de Martigné en Donges puis de celui de Pen Armor au Croisic,  passionné de navigation, il est surtout connu pour son goût pour les contes et croyances relatives à la mort dans le pays nantais.

 

On lui doit plusieurs ouvrages, "Recueil de contes et croyances populaires de Donges" publié en 1911 et réédité "Contes et croyances populaires de Brière" et "Contes et récits du Croisic".

 

Le style est toujours fleuri, mais les thèmes semblent fidèle à la tradition populaire de l'époque.

 

 

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Samedi 5 avril 1924

 

La Bretagne Pittoresque, Historique et Légendaire

PENHOET

 

Ce récit légendaire remonte à l’une des phases les plus critiques de l’histoire bretonne.

Le duc Jean III étant mort sans héritiers, en 1341, sa succession fut briguée par Charles de Blois, que soutenait le roi de France Philippe VI. Il y eut un compétiteur :

Jean de Montfort, le protégé du roi d'Angleterre, Edouard III. La guerre civile s'alluma : le pillage, les massacres, l'incendie s’en mêlèrent, mirent à feu et à sang le pays d’Armorique, où les uns tenaient pour Blois, les autres pour Montfort.

http://mitaw.over-blog.com/2022/11/legendes-et-croyances-dans-les-chroniques-de-parscau-du-plessix.htmlhttp://mitaw.over-blog.com/2022/11/legendes-et-croyances-dans-les-chroniques-de-parscau-du-plessix.htmlDurant cette époque troublée, il y avait, près d’Escoublac, deux nobles écuyers : Hervé de Raquédar et François de Largouët, remplis d’ardeur et de fougue.

Ils combattaient sous la bannière du chevalier de Penhoët, issu d’un ramage de la Maison princière de Léon, ayant pour armes : d’or à la fasce de gueules, et la devise prophétique : Red Eo (il faut).

Penhoët, un des plus fermes champions du parti français, ami personnel du prétendant Charles, donnait les preuves d’un courage, d’un sang-froid, d'une endurance, d’une habileté, d’une audace extraordinaires ; sa présence sur un champ de bataille valait une armée.

Il coopéra puissamment à la prise de Nantes, au siège d’Hennebont que défendit, y mettant un acharnement héroïque, Jeanne de Flandre, surnommée plus tard : Jeanne la Flamme.

Penhoët semblait doué du don d’ubiquité, il se transportait du nord, au sud, à l’est , à l’ouest avec une déconcertante rapidité, tombait sur l’ennemi brusquement, telle la foudre, et le taillait en pièces.

Aussi, les Anglais, fidèles à leur tactique habituelle, intriguaient en Bretagne, s'efforçant, d’y semer la discorde, répandant à foison l'or corrupteur : ils aspiraient à ranger sous le léopard britannique la belle province vassale des fleurs de Lys.

Ajout karrikell : Blason des Seigneurs de Penhoët (Guerlesquin)

Ajout karrikell : Blason des Seigneurs de Penhoët (Guerlesquin)

Ajout et création Karrikell : devise des seigneurs de Penhoët

Ajout et création Karrikell : devise des seigneurs de Penhoët

Les exploits de Penhoët devinrent si fameux, si prodigieux, que les Anglais résolurent de le supprimer à tout prix ; peu importaient les moyens ou l'instrument.

Tâche malaisée car, étant prévenu, il se gardait soigneusement.

Hervé de Roquédar et François de Largouët étaient fiancés, le premier à Magdeleine de Kergaret, le second à Loyse du Drézic, des damoiselles de bon lignage, demeurant ès Guérande, la pittoresque ville où devait se signer, ultérieurement, le traité qui mit fin à cette lutte fratricide de vingt-cinq ans, devenue sans motif, par la mort du vertueux Charles de Blois,en 1364.

La cérémonie nuptiale devait avoir lieu quand l’horizon politique se serait un peu éclairci, comme on dirait aujourd’hui; et, en attendant cet heureux moment, les deux écuyers venaient parfois, entre deux batailles, roucouler aux pieds des « gentes dames de leurs pensées. »

Or, en mars 1351, deux moines cordeliers, se disant envoyés par l’évêque de Nantes, Mgr de Salahadin-Kermodeuc, arrivèrent à Guérande pour, y prêcher le Carême et contribuer au salut des âmes : les oraisons ferventes, les austérités, les œuvres méritoires étaient plus que jamais nécessaires pour terminer les hostilités pour que le Seigneur jetât un regard de miséricorde sur la Bretagne qu’affligeaient, que crucifiaient de terribles maux.

 

Ces saintes gens parlaient correctement le français : on remarquait pourtant, chez eux, un accent prononcé que les Guérandais prirent simplement pour celui des bas-Bretons.

 

L'un de ces religieux, jeune, robuste, s'occupait des hommes ; l’autre, âgé quoique très vert encore, se chargea des femmes, des jouvencelles.

 

Magdeleine et Loyse s'adressèrent naturellement à lui.

 

Ah! mes amis! Si le diable boiteux était né en 1351, il eût pu constater que, sous le froc de ces prédicateurs, se dissimulait une cuirasse d'acier ; il eut pu se convaincre que ces pseudo-prédicateurs appartenaient, non à l’Ordre du Bienheureux Saint-François, mais à l’armée anglaise au service des Montfort.

 

Ces émissaires avaient pour mission de débarrasser leurs commettants d'un adversaire dangereux, le sir de Penhoët.

 

Le moine âgé mit, du reste, son séjour à profit. II prit séparément à part Magdeleine et Loyse, les entretint d'abord des vérités de la religion, puis ne négligea pas les affaires temporelles. Y mettant une habileté diabolique, il exerça sur ses pénitentes une influence prépondérante. Il fit peu à peu miroiter devant leurs yeux éblouis d’alléchantes perspectives, de fécondes promesses, un avenir merveilleux. Si Montfort triomphait, ses partisans en tireraient indubitablement profit, honneurs, richesses, faveurs.

 

Seulement, il fallait se débarrasser de Penhoët, le seul obstacle s’opposant à la victoire définitive, et les deux écuyers promis des gentes damoiselles en question pouvaient beaucoup, il leur serait aisé d’attirer leur chef dans une embuscade soigneusement combinée d'avance. Les susdites gentes damoiselles se laissèrent convaincre.

Trois semaines s'écoulèrent. Hervé et François ayant obtenu un congé, le passèrent près de leurs dulcinées. Chacune cajola son prétendu, l'amadoua ; elles devinrent patelines, persuasives, enveloppantes comme de vraies filles d'Eve.

 

Les écuyers ayant repoussé au début, pleins d'indignation, une pareille traîtrise, une tache ternirait à tout jamais leur blason, les sirènes revinrent à la charge, déployèrent une éloquence intéressée, usèrent d'arguments irrésistibles.

 

Enfin, après de multiples tergiversations, les amoureux subornés, enserrés malgré eux par les lacs d'une ambition malsaine, étouffèrent la voix, les protestations de leur conscience, de leur honneur. Ils conduisirent le chevalier de Penhoët aux alentours de Vannes, où une troupe à la solde anglaise se rua sur le héros qui se défendit vigoureusement.

Alors, Hervé et François épouvantés, comprenant, déplorant trop tard l'infamie de leur conduite, voulurent racheter leur faute, expier leur crime. Ils se précipitèrent en avant, se portèrent entre les assassins et leur victime : inutile sacrifice : ils succombèrent sous le nombre ; un quart d'heure après, trois cadavres sanglants jonchaient l'emplacement où venait de se jouer ce drame rapide.

 

La nouvelle du désastre parvint bientôt à Guérande. Magdeleine et Loyse, en proie à d'écrasants remords, se cloîtrèrent chez leurs parents et ne voulurent voir personne.

Le temps, néanmoins, est un grand consolateur, fin calmant d'une vertu fort efficace : il ne tarda guère à dissiper les nuages chargeant le front de nos insouciantes et frivoles péronnelles.

Environ- quatre mois après le triste évènement, un seigneur vêtu de noir, au costume recherché, à la mise élégante, parcourant les rues et carrefours guérandais, descendit dans la meilleure hostellerie. Riche, il devait l'être assurément, car il portait au cou une chaîne d'or, massif ; sur son chaperons de velours scintillait un gros diamant. Il errait dans l'antique cité, nonchalant, rêveur, désœuvré; son regard semblait contempler d'étranges, de lointains spectacles.

 

Malgré son apparente sauvagerie, il noua des relations mondaines et s'introduisit dans la haute société du cru, grâce à une armoirie brodée sur son pourpoint soutaché, et indignant une naissance noble. Il esquissa, en particulier, une cour discrète..à Magdeleine et à Loyse dont les chagrins et les scrupules avaient déjà rejoint les vieilles lunes.

Chacune vivant assez renfermée, ignorait ce qui se passait au dehors, chacune se croyait le seul objet d'une flamme aussi vive que correcte et réservée.

L'inconnu continua ses visites aux jolies éplorées, qui ne demandaient pas mieux que d'être consolées, que de trouver une agréable diversion à leurs ennuis ; elles reçurent donc, non sans plaisir, non sans satisfaction, les hommages dont les comblait ce seigneur à la mâle prestance, au visage grave harmonieux, à l'air réservé triste, quoique très prenant, prenant, certes, à rendre des points au poète du roman de la Rose.

 

Son sourire mélancolique découvrait une rangée de superbes dents blanches. Ces damoiselles, dis-je, le prirent moult en gré et acceptèrent haut la main les avances matrimoniales de ce personnage rappelant un troubadour princier.

La date du mariage fut, d'un commun accord, fixée au 12 octobre 1351 pour Magdeleine, au 3 novembre suivant pour Loyse.

Le 2 octobre au matin, on trouva les malheureuses étranglées dans leur lit...

Cette fin tragique, inattendue, impressionna beaucoup, vous le comprenez, la ville entière.: les conversations, les explications passionnées, les interjections se croisaient à bout portant : un mystère troublant, impénétrable, planait sur ces meurtres dont l'auteur, malgré des recherches, des investigations, demeurait ignoré.

 

Et les funérailles des deux infortunées se célébrèrent le surlendemain, à la même heure, au milieu d'une affluence considérable. En tête du cortège s'avançait un homme de haute stature, habillé de blanc, le visage recouvert d'un voile noir et portant au flanc gauche une large plaque rouge, humide, suintante. il marchait lentement, sa tête se penchait sur son épaule droite, il semblait prier dévotieusement .

Mais voilà qu'à une courte distance du cimetière, les porteurs des deux châsses sentirent soudain leur fardeau devenir d'une anormale légèreté.

A cet instant précis, l'homme au voile noir disparut subitement, et les porteurs ayant prévenu les familles d'un phénomène qu’ils ne s'expliquaient point, on fit ouvrir les châsses ; elles étaient vides.

 

Comte de PARSCAU du PLESSIX.

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