Les Vénètes, et Brivates Portus, René Kerviler (1892) (2/6)- Le territoire Venète
Cette publication est le cinquième chapitre extrait de "Armorique et Bretagne" (1892) de René Kerviler .
Dans cette publication (2/6), on y apprend que le territoire Venète ne se limitait pas au Morbihan actuel, que les Romains découpaient à leur avantage les cités gauloises pour mieux les contrôler, que le peuple de l'actuelle presqu'île de Guérande avait du être les Samnites absorbés par les Venètes précocement, et que le pays de Guérande a été appelé jusqu'au Moyen-Age, la Venétie .
Rappel : je rapporte très peu des notes internes qui sont souvent des bibliographies.
Les inscriptions en bleu sont de moi pour vulgarisation.
Karrikell.
Le territoire Venète
Le territoire Venète ne se limitait pas au Morbihan actuel
On peut se demander tout d'abord comment les Commentaires de César, si précis d'ordinaire, ont permis tant de discussions sur un point en apparence fort simple . Cela vient de ce que César , en rapportant sa campagne contre les Venètes, ne cite absolument aucun nom de lieu . Il se contente de dire qu'il va in Venetos ou in Venetiam , et ne décrit que la topographie générale de sa campagne et du combat.
Il faut donc préciser, en premier lieu, les frontières du territoire Venète au moment de l'invasion romaine .
La principale erreur des archéologues morbihannais qui ont écrit en si grand nombre sur cette question depuis le commencement de ce siècle , vient de ce qu'ils sont partis à priori de ce principe : à savoir que le territoire de l'évêché de Vannes , avant 1789 , correspondait exactement avec celui de l'ancienne civitas gallo -romaine, et que le territoire de celle- ci correspondait à son tour, avec celui de la peuplade venète avant l'invasion.
L'évêché de Vannes étant limité à l'est par la Vilaine, avant 1789 , il en résultait que la topographie des lieux décrits par César ne pouvait plus s'appliquer, à l'ouest de cette frontière extrême , qu'au golfe du Morbihan, et l'on en concluait sans peine que la bataille navale avait eu lieu en face de ce golfe .
Mais si l'on peut admettre que les anciens évêchés ont succédé à peu près exactement aux civitates gallo-romaines, il n'en est plus de même de celles -ci par rapport aux anciennes peuplades gauloises.
Les Romains les remanièrent profondément, territoire et chefs - lieux , dans un intérêt stratégique . C'est ainsi qu'en Armorique, les grandes agglomérations gallo -romaines, celles autour desquelles convergent quelquefois le plus de voies militaires , ne correspondent pas généralement avec les anciennes capitales gauloises .
Cela est surtout remarquable pour Carhaix et pour Vannes, qui ne furent certainement pas des chefs -lieux primitifs et qui devinrent les points les plus importants de la presqu'île armoricaine vers la fin de l'Empire romain .
Différences entre cités gauloises et romaines
Cela s'explique fort naturellement, du reste, si l'on réfléchit aux différences de situations respectives des peuplades primitives et des Romains.
Les peuplades gauloises -armoricaines formaient une sorte de confédération ; mais elles étaient indépendantes et conservaient une autonomie distincte; elles placèrent donc leurs chefs- lieux sur les points de leur territoire qui leur convenaient le mieux pour leur commerce et pour leurs centres d'opérations spéciales.
Lorsque les Romains occupèrent le pays, pays de conquête et de soumission difficile, leur but fut différent; ils le sillonnèrent de voies militaires et s'attachèrent à y pratiquer l'unité de défense et de commandement.
De là , le choix de points stratégiques particuliers et surtout de points centraux favorables au meilleur croisement de leurs voies militaires . Il en résulta que le point le plus important de la cité ossismienne devint Carhaix ( Vorgium) , tandis que son cheflieu était jadis sur la côte à l'Abervrac'h (Vorganium) , et que le chef- lieu des Venètes , qui devait se trouver sur le littoral, ne leur permettant pas d'établir facilement des voies directes à cause du passage des nombreux goulets des baies de la côte , ils le reportèrent à l'intérieur, au fond du golfe du Morbihan , là où leurs croisements de voies et leurs lignes non interrompues pouvaient s'exécuter sans péril .
Les Romains ont découpé les cités Gauloises et réduit le territoire des Venètes
S'ils déplacèrent les chefs - lieux, ils changèrent aussi les circonscriptions des peuplades qui leur avaient le plus résisté .
Cela est surtout sensible pour les Venètes .
Il est en effet impossible , pour un esprit non prévenu, de ne pas reconnaître que l'ancien territoire des Venètes, avant l'invasion romaine , s'étendait sur tout le littoral sud de la Bretagne , depuis la pointe occidentale du Finistère jusqu'à l'embouchure de la Loire , comprenant par conséquent , outre l'évêché de Vannes tout entier, une grande partie de celui de Quimper et de celui de Nantes . César dit en propres termes , en parlant de la puissance maritime des Venètes , au livre III de ses Commentaires sur la Guerre des Gaules :
« Hujus civitatis est longe amplissima auctoritas omnis oræ maritimæ regionum earum , quod et naves habent Veneti plurimas , quibus in Britanniam navigare consueverunt , et scientia atque usu nauticarum rerum ceteros antecedunt, et in magno impetu maris atque aperto , paucis portibus interjectis , quos tenent ipsi omnes fere , qui eodem mari uti consueverunt , habent vectigales . »
Traduction littérale :
« L'autorité de cette peuplade est de beaucoup la plus étendue sur tout le littoral de ce pays , parce que les Venètes possèdent de nombreux vaisseaux avec lesquels ils ont coutume de naviguer jusque dans la Grande- Bretagne , parce qu'ils surpassent leurs voisins en science et en pratique des choses de la mer, et parce que, sur cette grande et impétueuse mer toute ouverte, où se trouvent peu de ports qu'ils possèdent presque tous , ils ont comme tributaires tous ceux qui naviguent sur les mêmes parages de l'Océan . »
"longe amplissima auctoritas : Leur autorité est de la plus étendue sur tout le littoral"
Trois points sont à considérer dans ce texte , et nous les avons soulignés tout spécialement, d'abord : longe amplissima auctoritas .
Donc, d'après César, les Venètes étaient la peuplade maritime de beaucoup la plus puissante de toutes celles de l'Armorique , ce qui s'expliquerait difficilement, s'ils n'avaient possédé que les cent kilomètres de côte , de la Vilaine à l'Ellé , tandis que les Ossismiens en auraient possédé au moins 400 kilomètres , de l'Ellé au Trieux.
Ce passage des Commentaires est tellement caractéristique, qu'un des membres les plus érudits de la Société d'Emulation des Côtes-du-Nord , M. Lemière , n'a pas hésité , dans un important ouvrage qu'il a publié en 1881 sur les Celtes et les Gaulois , à donner aux Venètes pouvoir , juridiction et droit d'impôt sur tous les ports de l'Océan et de la Manche , depuis la Garonne jusqu'à la Seine .
Je ne vais pas aussi loin que mon confrère Briochin qu'a dépassé encore M. Loth , en étendant ce pouvoir jusqu'au Rhin, mais j'ai tenu à citer, sur ce sujet , l'opinion de ces deux excellents esprits , rompus à tous les textes des historiens de l'antiquité et versés dans tous les secrets des gloses et des commentateurs , pour montrer combien il est imprudent de vouloir , en présence d'un texte si précis , limiter les Venètes entre la Vilaine et l'Ellé .
"in magno impetu maris atque aperto : grande et impétueuse mer toute ouverte"
Second point sur lequel on n'a pas assez insisté : in magno impetu maris atque aperto .
Cela est aussi caractéristique. Si les Venètes n'avaient possédé que le Morbihan, comment César aurait-il pu parler de leur littoral comme ouvert aux grands mouvements de la mer, puisqu'il n'aurait guère formé qu'une large baie fermée et abritée par la presqu'île de Quiberon et le cordon de Belle-Ile , Hædic , Houat, etc ?
La phrase de César s'applique parfaitement , au contraire , à toute l'étendue de la côte sud de la presqu'île armoricaine .
"paucis portibus interjectis quos tenent omnes fere : Dans cet endroit, il y a peu de ports, et ils les possèdent presque tous"
Enfin , paucis portibus interjectis quos tenent omnes fere indique clairement que les Venètes avaient en leur possession presque tous les ports de la presqu'île , et comme les géographes n'en signalent qu'un fort petit nombre au nord, à peine un ou deux , on doit en conclure qu'ils possédaient tous ceux du sud . César n'ajoute - t- il pas, du reste, que lorsque les Venètes rallièrent à leur cause les états voisins, ils firent même venir des secours de la Grande- Bretagne, située vis-àvis d'eux de l'autre côté de la mer ?
Il fallait absolument pour cela qu'ils s'étendissent jusqu'à l'une des pointes du Finistère .
Un texte de Ptolémée vient confirmer cette conclusion pour la partie occidentale ; il est simple et ne permet pas d'ambiguité : « Occidentale autem littorale latus , dit- il , suh Ossismiis tenent Veneti , quorum civitas Dariorigum. »
Un simple élève de sixième le traduirait ainsi :
«Mais la côte occidentale , sous les Ossismiens , est occupée par les Venètes , dont le chef-lieu de cité est Dariorigum . »
Il y a occidentale , et non pas méridionale.
Par conséquent , même après la conquête , le territoire des Venètes s'étendait encore jusqu'aux pointes occidentales de Penmarc'h et du Raz au pays de Quimper, seuls points qui correspondent à occidentale littorale latus , sous la pointe Saint- Mathieu , occupée sans contestation par les Ossismiens.(Voir la carte ci -annexée.)
Ces textes sont tellement clairs qu'on se demande comment il se fait que MM. Le Men et Longnon aient été les premiers à signaler, de nos jours, cette extension de territoire à l'ouest .
M. de Courson lui-même, dans les importants prolégomènes du Cartulaire de Redon, limite le territoire des Venètes entre la Vilaine et l'Ellé.
Extension du territoire des Venètes à l'ouest jusqu'à la Loire, Corbilo
L'extension du territoire des Venètes à l'ouest (à l'est) jusqu'à la Loire n'est pas moins indiquée pour tout critique impartial.
Cette peuplade étant essentiellement maritime, son chef-lieu, son port principal, le point de concentration de ses opérations commerciales, devait se trouver sur la côte.
Or, quel est le point du littoral sud de la Bretagne où la situation d'un établissement maritime soit nettement indiquée, sinon l'immense baie bornée à l'ouest par la presqu'île de Quiberon, à l'est par le littoral compris entre la Loire et la Vilaine, et fermée au sud par Belle-Ile et par le cordon des îles de Houat, Hædic , etc. , beaucoup plus important jadis qu'il ne l'est aujourd'hui , la mer rongeant incessamment ses rives ? ...
Mais ceci nous conduit immédiatement à donner aux Venètes le territoire du pays de Guérande; un observateur attentif, au simple aspect de la carte, ne pourrait le refuser. Cela forme une baie complète; et certainement les Venètes, si audacieux et si puissants, n'auraient pas souffert qu'une autre peuplade rivale occupât la partie est de cette baie .
Mais il y a plus qu'un argument moral.
Dans un important mémoire publié en 1868, au Bulletin de la Société archéologique de la Loire- Inférieure , M. Sioc'han de Kersabiec s'est efforcé de démontrer que, plusieurs siècles avant J.-C., la ville ou emporium de Corbilon, entrepôt fameux cité par Pythéas, Polybe et Strabon, comme situé à l'embouchure de la Loire et jouissant de relations directes avec les Phocéens de Marseille et les Phéniciens (On a trouvé récemment, dans les marais salants de Guérande, une ardoise chargée de caractères phéniciens, ce qui prouve que les navigateurs des régions méditerranéennes arrivaient jusque-là.) , se trouvait placée au lieu actuel de Beslon, près de Congor et de Carheil , au pied de Guérande; que, vers le second siècle avant J.-C., les Venètes, étendant leur domination sur toute la rive sud de l'Armorique, firent la conquête de cet établissement rival dont le nom de Corbilon disparut, et qui devint dès lors leur principal entrepôt et leur centre d'opération, nommé Guéned ou Wénéda ; que plus tard la célèbre bataille navale de César, qui ruina la puissance venète, eut lieu sur ce point, dans l'archipel guérandais : et que le nom de Vénétie resta encore attaché au pays de Guérande pendant une grande partie du Moyen Age .
Je ne discuterai pas ici, point par point, la thèse soutenue, à grand renfort d'érudition, par l'ancien conseiller de préfecture de la Loire -Inférieure : plusieurs sujets offriraient pourtant matière à d'intéressantes controverses, en particulier celui de l'emplacement précis de Corbilon qui devait être, non pas une ville , mais une sorte de comptoir assez étendu , comme ceux de la côte d'Afrique; et celui de Saillé devenu l'île Sacrée de l'embouchure de la Loire où Strabon place le collège des prêtresses samnites.
Distinction entre Samnites (Pays de Guérande) et Namnètes
La distinction des Samnites et des Namnètes , que sépare M. de Kersabiec pour démontrer l'origine phénicienne des premiers, offrirait quelque difficulté sur ce dernier point, et je n'en retiens que la séparation des deux peuplades, qui ne me paraît pas sérieusement contestable, en présence des textes si affirmatifs de Strabon, de Ptolémée, de Pline et de Marcien d'Héraclée . (Faut- il les rappeler ici encore une fois ? ... Je me borne à référer à l'édition Cougny, pour Strabon, p . 142 , pour Ptolémée, p . 258 , pour Marcien , p . 318 , et à l'Hist . nat . de Pline , 1. iv, cap. 18. - Il y a eu certainement des Samnites , peuplade maritime , voisins du Liger sous les Venètes, et des Namnètes, peuplade non maritime de l'intérieur . Le port de Nantes n'est pas à proprement parler un port maritime.)
Mais, à part quelques détails qui n'ont qu'une importance secondaire dans la question, la thèse de M. de Kersabiec offre, au fond, peu de matière à la critique; elle vient d'être reprise tout récemment, avec des arguments nouveaux, par M. Léon Maître, archiviste de la Loire-Inférieure, qui place définitivement Veneda à Saillé (Léon Maitre . Les Villes disparues de la Loire- Inférieure, 5e livraison . - Nantes , Mellinet, 1889 , in- 80 .), et M. de Kersabiec est le premier qui ait eu le mérite de soulever la question de la campagne de César dans cette région, en prouvant que le territoire des Venètes s'étendait jusqu'à la Loire.)
Vénétie nom du pays de Guérande jusqu'au Moyen-âge et îles vénétiques (de Belle île à Noirmoutier)
(Note Karrikell : et donc le concept de Bro wenn et Guen rann , vient peut-être des venètes et non de Gwenn sacré en breton)
Le nom de Vénétie , conservé au pays de Guérande dans les nombreux documents du Moyen Age cités par le savant Nantais, suffirait même pour me dispenser de faire remarquer que Pline donne le nom d'îles Vénétiques à tout le groupe qui s'étend depuis Belle- Ile jusqu'à Noirmoutiers , puisqu'il ne cite qu'Oléron ( Uliarus) dans l'Aquitaine ; et je me contenterai d'ajouter, pour corroborer la thèse de M. de Kersabiec , que plusieurs villages du pays guérandais portent encore le nom de Kerbenet ou Kervenet, ce qui me paraît absolument concluant .
J'avais donc établi , et j'imaginais que cela ne pouvait plus soulever de contestation, que le territoire des Venètes s'étendait , au moment de l'invasion romaine , depuis la rade de Brest jusqu'à la Loire, limité au nord par l'épine montagneuse qui sépare la Bretagne en deux versants .
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