Cette publication est le cinquième chapitre extrait de "Armorique et Bretagne" (1892) de René Kerviler .

Dans cette publication (3/6), on argumente de la délimitaton occidentale du territoire des Vénètes, M. Kerviler a fait passer  son opinion première de la rade de Brest à la pointe de Penmarc'h.

Rappel : je rapporte très peu des notes internes qui sont souvent des bibliographies.

Les inscriptions en bleu sont de moi pour vulgarisation.

Karrikell.

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Sommaire de l'étude

 

Sommaire

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Délimitations occidentale et orientale des Venètes 

A cela qu'a- t- on répondu ?

Les objections sont de deux sortes, et demandent une discussion séparée.

Les unes se rapportent à la frontière occidentale , les autres à la frontière orientale ;

M. Orieux et M. de la Monneraye contestent la presqu'île guérandaise; et M. de la Borderie , soutenu par M. de la Monneraye, conteste la région située entre l'Odet et le goulet de Brest.

Délimitation occidentale

Je répondrai d'abord à M. de la Borderie .

Les Venètes , dit M. de la Borderie, ne pouvaient s'étendre jusqu'à la rade de Brest, parce que l'île de Sein, à l'extrémité de la pointe du Raz, appartenait aux Ossismes.

Le texte de Pomponius Mela est formel : Sena, in Britannico mari , Ossismis adversa littoribus , et Sena , (Sena, dans la mer Britannique, face aux rivages des Ossismes)  affirme M. de la Borderie, ne peut être autre chose que l'île de Sein , Pomponius appliquant le Britannicum mare jusqu'au fond du golfe de Gascogne .

J'avais repoussé l'attribution de Sena à l'île de Sein pour deux raisons :

1º le Britannico mari, qui me semblait devoir s'arrêter à la Manche , malgré l'extension qu'a pu lui donner Pomponius par inadvertance , contrairement aux indications de tous les autres géographes ; et

2º le passage de Ptolémée relatif à la position des Venètes sur la côte occidentale , au-dessous des Ossismes .

J'en concluais qu'il fallait chercher Sena dans le groupe d'Ouessant ou dans la Manche , et le nom d'Uxantissena, donné à Ouessant , dans l'Itinéraire maritime d'Antonin, d'après la leçon de d'Anville, de Vossius et de Parthey, semblait favoriser cette recherche .

M. de la Borderie répond que le Sein actuel, Seun en breton, ne peut être autre chose que le Sena de Pomponius, l'identité de consonnance ne se trouvant nulle part ailleurs aussi frappante, et le nom de cap Sizun ou Seidhun ne pouvant être confondu avec celui de cette île .

Je n'insisterai pas sur la leçon d'insula Seidhun donnée par un titre du Cartulaire de Landévenec , cité par dom Lobineau ; M. de la Borderie me répliquerait , une seconde fois , en m'expliquant le jeu de mots (Seid-hun , les sept sommeils ) qui a dû conduire à cette leçon .

Mon honorable adversaire a beaucoup d'esprit , beaucoup plus que moi , et j'avoue que l'imagination me manque pour trouver de pareils moyens de défense :

mais on ne fait pas d'archéologie avec des calembours; et tant que les jeux de mots n'ont pas leur acte de naissance authentique , je me refuse à les admettre en discussion .

 

Mais où est donc ce fameux promontoire de Gobée ?


Au surplus , ce n'est pas Sena ou l'île de Sein qui m'inquiète . Le noeud de la question est ailleurs . Il est dans la position exacte de ce célèbre promontorium Goboeum qui , d'après Ptolémée, séparait l'Océan Britannique de l'Océan Atlantique, et qui, d'après Marcien, commençait la longitude de la Gaule Lyonnaise, terminée au septentrion par l'Océan Britannique.

Le promontoire Gobée se trouvait- il au cap Saint- Mathieu ou à la pointe du Raz, au nord ou au sud du goulet de Brest ?

Là est toute la question.

Promontoire de Gobée : Cap Saint-Mathieu  ou Pointe du Raz ?

Je l'avais placé, comme presque tout le monde, en 1873, au cap Saint-Mathieu, et je ne cacherai pas que, depuis cette époque, M. Desjardins a pensé qu'il était préférable de revenir au sentiment du vieux Sanson, contre de Valois et d'Anville : il remarque d'ailleurs que la pointe du Raz est beaucoup plus élevée que le cap Saint- Mathieu, beaucoup plus caractéristique, aussi avancée dans l'Océan, et disposée en forme de proue vers la mer .

Je ne suis qu'à demi touché par ces circonstances. En fait, la longitude extrême de la pointe du Raz est moins occidentale que celle de la pointe Saint- Mathieu : on peut alléguer que la mer ronge la pointe du Raz beaucoup plus activement que le cap Saint- Mathieu, et que, si sa longitude n'était pas plus occidentale, il y a dix – huit cents ans, elle était au moins bien près d'être identique : mais la preuve matérielle , où la trouver ?

J'ai cependant été séduit par une dernière considération qui m'a engagé à céder, sur ce point, à M. de la Borderie, lors du dernier congrès de Redon.

L'opinion qui place le promontoire Gobée à la pointe du Raz a en effet le mérite de pouvoir à peu près tout concilier. Il n'y a plus de difficulté à voir dans Sena l’île de Sein, en face des Ossismes, si l'Océan Britannique commence à la pointe du Raz.

Cela nous conduit, il est vrai, à limiter le territoire Venète à la pointe de Penmarc'h : mais il restera encore assez de côte pour satisfaire au texte de César, et l'on ne contredit pas d'une façon sérieuse à celui de Ptolémée.

D'un autre côté , cela ne donne plus la superposition exacte des anciens évêchés aux civitates primitives, mais j'accorde que cette superposition exacte constitue un principe trop absolu, auquel il n'y a pas lieu de se tenir exclusivement attaché.

Les Venètes s'étendaient au moins jusqu'à Penmarc'h

En résumé, je suis disposé à opérer un léger mouvement de recul du côté de la frontière occidentale : mais je maintiens que les Ossismes ne devaient pas descendre au-dessous du promontoire Gobée ; et suivant qu'on placera celui- ci au cap Saint- Mathieu ou à la pointe du Raz, point que je laisse indécis , les Venètes se trouveront limités à la pointe de Penmarc'h ou au goulet de Brest.

Le choix est relativement de peu d'importance, et l'essentiel est que les Venètes s'étendent au moins jusqu'à Penmarc'h.

 

-Pourtant M. de la Monneraye les fait descendre résolument jusqu'à l'Ellé . Mais la seule raison alléguée est celle de la répartition des évêchés, succédant aux civitates.

Saint Menulf, dit- on, vint aborder dans la partie du territoire des Ossismes où saint Corentin était évêque.

Or, saint Corentin était évêque de Quimper et l'évêché de Quimper s'étendait jusqu'à l'Ellé . Donc, les Ossismes occupaient la partie occidentale de la Bretagne, dans toute sa largeur, et par conséquent de l'embouchure du Trieux à celle de l'Ellé .

C'est à l'aide de ce seul argument, appuyé sur un fait postérieur de cinq siècles, qu'on prétend nous combattre ; et pour détruire les nôtres, on se contente de dire que MM. Le Men , Longnon et moi , nous avons abusé des deux phrases de César au sujet des Venètes :

Hujus civitatis est longe amplissima auctoritas et paucis portibus interjectis quos tenent omnes fere .

 

J'ai le regret de dire que cette simple déclaration ne me suffit pas . Les deux phrases de César sont absolument caractéristiques et démontrent qu'il est impossible de cantonner les Venètes, au moment de l'invasion romaine, entre l'Ellé et la Vilaine.

 

Analogie Angleterre du 19eme siècle / Venètes

L'Angleterre, si puissante aujourd'hui, forme- t-elle un des plus grands Etats de l'Europe ? Demande M. de la Monneraye.

Non certes, mais c'est peut- être, de tous les Etats de l'Europe, celui qui possède le plus de développement de côtes et de ports ; et c'est là tout le secret de sa puissance maritime . Il en était ainsi des Venètes, les Anglais de ce temps, et c'est pour cela qu'il est absolument nécessaire de leur attribuer le plus grand développement de côtes et de ports.

Dans la théorie de M. de la Monneraye, les Ossismes en auraient eu deux fois plus qu'eux. César, un contemporain, dit que les Venètes sont, de beaucoup, le plus puissant des peuples Armoriques.

Cela doit nous suffire . M. Loth conclut même de la déclaration des Commentaires, que leur suprématie devait s'étendre sur toute la côte armoricaine, de la Loire au Rhin. Ptolémée, un siècle plus tard, se borne à déclarer que les Ossismes s'étendent jusqu'au promontoire Gobée, et ce n'est qu'après la chute de l'Empire, après le bouleversement causé par l'invasion bretonne, qu'on nous oppose un document qui, après tout , n'implique aucunement contradiction.

En effet , j'accorde que l'ancien évêché de Quimper était limité par l'Ellé , et qu'il est probable que, depuis sa fondation au VIe siècle , il a eu cette limite. Mais cet évêché a été établi par des émigrés Cornovii qui ne s'étaient en aucune façon inquiétés de savoir s'ils venaient occuper un territoire Ossismien ou Venète.

Ils abordèrent où cela leur plut ; et si leur frontière devint l'Ellé par rapport aux Bretons de Waroch, il y aurait témérité grande à en conclure que telle aussi était la frontière des Ossismes et des Venètes .

Il n'y a pas de connexité entre les deux faits. Que si la chronique postérieure a parlé du territoire des Ossismes où saint Corentin était évêque, il n'y a là rien de contradictoire, puisque l'évêché de Quimper s'étendait sur la pointe du Raz et que nous attribuons cette pointe aux Ossismes.

On n'a donc pas démontré que les Ossismes descendissent jusqu'à l'Ellé, et nous maintenons en conséquence les Venètes sur tout le versant sud des Montagnes Noires.

Bien plus , M. de la Monneraye place Vindana portus à Audierne ou à Plovan : mais Vindana est l'homologue de Venetus; il avoue donc implicitement, par là, que la baie d'Audierne était aux Venètes.


Il me semble toujours impossible qu'il en ait été autrement.


 


 

Les Vénètes, et Brivates Portus, René Kerviler (1892)   (3/6)-  Délimitation occidentale du territoire Venète
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