Vénètes, et Brivates Portus, René Kerviler (1892) (5/6)- L'expédition de César
Cette publication est le cinquième chapitre extrait de "Armorique et Bretagne" (1892) de René Kerviler .Dans cette publication (5/6), on y décrit l'expédition de César qui pour kerviler se termina dans l'archipel guérandais, on y apprend quelquechose de méconnu : les vainqueurs pilllèrent en signe de conquête tous les monuments mégalithiques notables de la presqu'île Guérandaise, et les Romains transférèrent dans le Morbihan actuel le nouveau chef- lieu des Venètes (De Guérande à Vannes).
Un élément plus étonnant en tant que Nazairien est d'entendre les noms de Cardurand ou Prézégat comme des promontoires ! De nos jours Cardurand est complètement intégré à la ville de Saint-Nazaire et surévelé tandis qu'en effet il est plus facile d'imaginer Prézégat comme un promontoire... Mais le niveau de l'eau a bien baissé !
Rappel : je rapporte très peu des notes internes qui sont souvent des bibliographies.Les inscriptions en bleu sont de moi pour vulgarisation.
Hervé Brétuny, Karrikell.
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Par Ángel M. Felicísimo from Mérida, España — Retrato de Julio César, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=91281949
II . - L'EXPÉDITION DE CÉSAR.
La question de l'occupation par les Venètes de la rive droite de la Loire étant acquise, nous n'avons à hésiter qu'entre les deux localités qui s'adaptent le mieux à la description topographique de César et au récit de ses opérations militaires : elles sont situées aux deux extrémités de la grande baie dont nous parlions plus haut : toutes les deux conservent encore des débris gallo-romains importants, attestant qu'elles ont été fortement occupées par les vainqueurs : toutes les deux aspirent à l'honneur d'avoir été le siège principal de la puissance venétique et le théâtre de son écrasement par César.
M. de l'Isle en a bien indiqué une troisième, dans la baie d'Audierne, entre Penmarc'h et le Raz de Sein, mais sa seule argumentation consiste à dire que les oppida gaulois sont encore nombreux dans cette région, tandis qu'on n'en rencontre plus ailleurs . Il oublie que la mer a envahi plusieurs kilomètres, tout le long de nos côtes, et que les oppida qu'il cherche sont aujourd'hui sous l'eau.
Pour nous décider, ouvrons simplement les Commentaires du grand capitaine .
César , racontant sa célèbre campagne contre les Venètes, n'omet aucun détail, avons -nous dit , sauf le nom du point du littoral où il a combattu ; il dit seulement qu'il descend la Loire avec sa flotte et qu'il va en Venétie, in Venetiam, ou in Venetos, son armée suivant à terre et assistant, du haut des collines voisines, au combat naval.
Les Romains n'ont pas traversé la Vilaine selon Kerviler
Or deux choses sont à remarquer d'une manière toute particulière, l'absence d'indication du passage d'une rivière transversale, et la description topographique faite par César de ses opérations militaires et du lieu de combat .
La Vie de César, qui porte le nom de Napoléon III , affirme sans hésitation que César s'avança jusqu'au golfe du Morbihan, et que son armée passa la Vilaine à la Roche-Bernard : cette affirmation paraît fort audacieuse.
Comment se fait- il que César n'ait pas dit un mot d'une opération aussi difficile que celle du passage d'une rivière large, profonde, vaseuse et encaissée entre des collines abruptes et élevées, comme la Vilaine, passage en pays ennemi, sans avoir aucun point d'appui pour s'assurer une défense ou une retraite ?
Cela n'est pas croyable, et mon opinion bien arrêtée, après avoir lu attentivement les Commentaires, était que, César ne parlant point du passage de la Vilaine, il ne l'a point passée.
M. Lallemand, dans l'étude qu'il a publiée, en 1861, sur la campagne de César dans la Venétie armoricaine, a été très frappé de ce silence; il le signale à plusieurs reprises et se laisse même entraîner à un aveu que je m'empresse d'enregistrer : « Si un pont a été jeté, dit-il, si des radeaux ont été construits, comment n'en trouvons-nous aucune trace dans les Commentaires, qui décrivent si exemplairement toutes les opérations de cette campagne ? Il y a plus, la Vilaine elle-même paraît inconnue à César. »
C'est parfaitement mon avis :
malheureusement, égaré par l'idée préconçue que les Namnètes occupaient le pays de Guérande, et que César a dû absolument s'avancer jusqu'au golfe du Morbihan, M. Lallemand ne tire point de cet aveu la seule conséquence naturelle.
La Vilaine a été inconnue à César, parce qu'il n'a pas été jusque- là .
Et cependant, avec beaucoup de sagacité, M. Lallemand, rompant avec la tradition, avait indiqué un commencement d'itinéraire très rationnel pour le grand capitaine, le long de la Loire il nous le montre assiégeant les nombreux oppida du pays de Guérande pendant l'été; mais comme il doit suivre la côte , selon lui , depuis ce point jusqu'à l'entrée du golfe du Morbihan, il le fait s'arrêter à Piriac, à Mesquer, à Penestin, puis passer sur des bateaux la Vilaine que César prend pour un bras de mer, supposition purement gratuite de la part du commentateur; puis assiéger Pénerff, et d'oppidum en oppidum, arriver jusqu'à la presqu'île de Rhuys ...
Pourquoi , grand Dieu ! se donner tant de peine , et comment M. Lallemand n'a- t - il pas remarqué que le général romain dit expressément, contendit in Venetos et non pas in Namnetes ...
Donc , les oppida du pays de Guérande , que M. Lallemand fait avec raison assièger par César, étaient situés in Venetis; mais le savant commentateur, qui a fait sa géographie d'avance, au lieu de la reconstruire directement à l'aide du texte césarien, juge à propos de ne pas s'en apercevoir, et prétend même que l'existence de Corbilon, vers l'embouchure de la Loire, est incompatible avec le récit des Commentaires.
M. de Courson, qui critique beaucoup tous ces passages de golfe en golfe, prend un parti plus radical et fait voyager César de Nantes à Vannes, par l'intérieur des terres, suivant un tracé qui se rapproche beaucoup de celui de l'historien couronné.
Pour nous, prenons simplement le récit du conquérant et lisons - le sans arrière- pensée ; il n'est pas inutile de le reproduire ici pour n'y prendre que ce qui s'y trouve .
Je lis au livre III de Bello Gallico :
« D. Brutum adolescentem classi Gallicisque navibus quas ex Pictonibus et Santonis , reliquisque pacatis regionibus convenire jusserat præfecit , et quum primum posset, in Venetos proficisci jubet. Ipse eo pedestribus copiis contendit. »
(Il confia le commandement de la flotte et des navires gaulois qu'il avait fait rassembler à Picton, Santona et dans d'autres régions pacifiques au jeune D. Brutus, et lui ordonna de marcher contre les Vénitiens au plus vite. Il s'y rendit lui-même avec son infanterie.)
Voilà donc la marche nettement dessinée; Brutus descend la Loire avec sa flotte; en effet César avait dit plus haut : « Naves interim longas ædificari in flumine Ligeri jubet »
(« Dans l'intervalle, il ordonne la construction de navires de guerre sur le fleuve Loire. »)
et César le suit par terre avec l'armée pour commencer immédiatement l'attaque des oppida : il n'y a rien autre chose .
Toute la question est dans eò contendit . Eò , là, chez les Venètes.
Le golfe du Morbihan s'y trouve aussi bien que la presqu'île guérandaise. C'est ici que la description topographique doit venir à notre secours.
Je juge inutile de citer une fois de plus, textuellement en latin, le fameux passage : « Erant ejus modi fere situs oppidorum , etc .. »
(« Ses coutumes étaient presque identiques à l'emplacement des villes. »)
La presqu'île Guérandaise est la plus adaptée aux descriptions de César
Mais il est bon de l'avoir encore devant les yeux, au moins en français : Perrot d'Ablancourt, dont les traductions étaient appelées au XVII° siècle les belles infidèles, traduit ainsi ce passage, donnant un démenti au jugement de ses contemporains :
« La plupart des villes de cette côte, sont situées sur des pointes de terres qui avancent dans la mer; de sorte qu'on n'en sçauroit approcher quand la marée est haute, ce qui arrive deux fois en douze heures ; et il ne fait pas sûr d'y aborder avec des vaisseaux, parce que, la mer se retirant, ils demeurent à sec avec beaucoup d'incommodité. On ne pouvoit donc faire de siège, d'autant plus qu'après un long et pénible travail, lorsqu'on avoit élevé une terrasse à la hauteur du rempart, après avoir retenu l'eau de la mer par des digues, les habitants transportoient tout ce qu'ils avoient dans les vaisseaux, dont il y avoit grand nombre sur la côte, et se retiroient en un autre lieu, qui faisoit la même peine à assiéger ... »
Je le demande à un observateur impartial : à quel point de la grande baie signalée plus haut cette description minutieuse peut- elle s'appliquer, sinon au pays de la Grande-Brière et de l'archipel Guérandais, séparés l'un de l'autre par l'isthme étroit de Saint-Lyphard, encore coupé par l'immense redoute gauloise des grands fossés, clef de toute la presqu'île ?
Cet isthme est dominé par un camp romain, et la tradition y conserve encore le souvenir de la lutte gigantesque soutenue par nos pères ... Peut- on trouver, entre la Vilaine et la presqu'île de Quiberon , une seule étendue de la côte à laquelle on puisse mieux adapter le texte de César ?
Pour mon compte , je n'en connais point , sinon , à la grande rigueur, la petite presqu'île de Pénerff, où personne n'a eu l'idée de placer le siège des Venètes tandis qu'un simple examen, sur une carte détaillée, de la région située entre la Loire et la Vilaine, suffit pour faire coïncider rigoureusement, avec la disposition topographique des lieux, la description de César, surtout si l'on tient compte encore du « pedestria esse itinera consisa æstuariis » (
« Les itinéraires piétonniers sont des itinéraires longeant les estuaires. »)
cité quelques pages plus haut, et qui ne peut pas s'appliquer aux îles du golfe du Morbihan.
On sait, du reste, que tout l'échafaudage de preuves et de descriptions entassées par M. Tranois, pour montrer que le texte de César s'applique au golfe du Morbihan : chaussées encore existantes à Conlo , à Holavre , à Gavr’inis , etc. , a été très facilement renversé en 1853, par M. le docteur Fouquet dans son opuscule sur les ruines romaines du Morbihan.
M. Fouquet place les opérations militaires de César sur la grande côte, entre la Vilaine et Saint- Gildas de Rhuys, ce qui prouve que, même pour le Morbihan qu'on nous présente comme si indubitablement en conformité avec les textes césariens, les archéologues morbihannais ne s'accordent pas entre eux . Ce n'est donc pas si clair.
Notons bien , encore une fois , que le grand capitaine ne cite absolument aucun nom de lieu ; qu'il se contente de dire in Venetos , ou in Venetiam, et que plus tard, lorsque le pays de Guérande fut détaché de l'évêché de Nantes, on le réunit d'abord, sans doute par un ancien souvenir de la domination Venète, à l'évêché de Vannes...
Tout concourt donc, avec l'absence de relation du passage de la Vilaine, pour fixer en ce lieu le point critique de la campagne de César.
Du reste, si l'on achève le récit du conquérant, voyez comme les collines guérandaises s'adaptent au texte dans toutes ses parties.
Après avoir enlevé plusieurs places, compluribus expugnatis oppidis (Après avoir conquis plusieurs villes), César s'aperçoit qu'il lutte en vain contre des ennemis qui s'échappent toujours, et il se décide à un grand coup : il attend sa flotte et tente, dans la baie du Croisic, un combat naval que tout le monde connaît dans ses plus petits détails.
Le panorama et les collines de César ne peuvent être que sur les hauteurs de Guérande à Pornichet
Mais qu'on se rappelle cet épisode : « reliquum erat certamen positum in virtute ; quâ nostri milites facile superabant, atque et magis , quod in conspectu Cæsaris atque omnis exercitùs res gerebatur, ut nullum paulò fortiùs factum latere posset ; omnes enim colles et loca superiora, unde erat propinquus despectus in mare , ab exercitu tenebantur . »
(Le reste du combat reposait sur la bravoure, que nos soldats ont facilement surmontée, et d'autant plus que l'affaire se déroulait sous les yeux de César et de toute l'armée, de sorte qu'aucun acte de bravoure ne pouvait passer inaperçu ; car toutes les collines et les hauteurs, d'où l'on avait une vue imprenable sur la mer, étaient tenues par l'armée.)
Quiconque a parcouru les hautes collines qui s'étendent en cirque depuis l'ouest de Guérande jusqu'à Pornichet, en passant par Carheil et Escoublac, a remarqué l'admirable panorama dont on jouit de ces hauteurs sur tout l'archipel guérandais .
Aucun détail ne peut échapper, et l'on comprend facilement combien de là , nullum paulò fortiùs factum latere poterat.(Aucun acte de plus grand courage ne pouvait rester caché.)
Après tout cela , est-il nécessaire de discuter la fameuse question du mare conclusum (mer fermée), d'un passage précédent des Commentaires, qu'on a traduit de tant de manières différentes, chacun pour les besoins de sa cause ? ...
Pour notre compte , le contexte nous amène à traduire simplement par la Méditerranée, et M. Lallemand, un des champions du Morbihan, adopte aussi cette version ; mais si l'on veut absolument y voir une mer fermée sur nos côtes, l'archipel guérandais et le trait du Croisic correspondent aussi bien à la définition que le golfe du Morbihan ou la baie de Quiberon.
Trois objections à la thèse de Kerviler : MM Burgault, Orieux et de la Monneraye
Examinons maintenant les objections de nos trois principaux adversaires, MM. Burgault, Orieux et de la Monneraye.
Objection de M.Burgault, président de la Société Polymathique du Morbihan, adepte du Morbihan sans indiquer le lieu
M. Burgault a, le premier, contesté, mes conclusions et celles de M. de Kersabiec sur la campagne de César.
Il est vrai qu'il s'est fort bien assimilé tous nos arguments pour étendre le territoire venète jusqu'à la Loire, au moment de l'arrivée du conquérant, et pour expliquer la réapparition des Samnites par la dislocation de la puissance venétique après la conquête; dénombrement, dit-il, qui ne devait pas être consommé au temps de Strabon, puisque cet auteur ne cite, sur la côte occidentale, que les Venètes et l'une des faces du pays des Ossismiens.
Cependant, ajoute-t-il, le géographe grec a montré qu'il connaissait l'origine des Venètes du bord de la Loire, lorsqu'en parlant de la religion locale, il dit que ses prêtresses étaient des femmes samnites.
Mais si M. Burgault admet l'extension du territoire Venète jusqu'à la Loire, il ne croit pas que le Samnium armoricain, comme il l'appelle, ait été le théâtre de la lutte suprême de nos aïeux. Il faut néanmoins que nos arguments l'aient fort ébranlé, car il n'ose pas les déclarer sans valeur, ni se prononcer d'une manière catégorique sur le lieu de la reddition, ni sur l'endroit où dut se donner la bataille navale.
Le président de la Société Polymathique du Morbihan ne pouvait pas abandonner ouvertement Vannes et son golfe. Il accorde donc que la configuration de la presqu'île guérandaise est éminemment propre à la résistance, et que César, qui ne pouvait se dispenser de commencer par là sa campagne, y rencontra de grands obstacles, de la nature de ceux qu'il dit avoir eu tant de peine à surmonter dans la Venétie armoricaine; mais il admet que le passage de la Vilaine, bien que César n'en parle pas, a pu se faire sur les bateaux plats qu'on avait construits en Loire, dans le pays des Andes; et il ajoute que, les Redones ne s'étant pas portés auxiliaires des Venètes, César pouvait impunément traverser leur territoire pour arriver avec plus de facilité dans les possessions venétiques dont se compose aujourd'hui le Morbihan .
L'opinion que l'engagement sur mer, qui mit fin à la guerre, eut lieu à l'embouchure de la Loire, repose principalement, dit- il encore, sur l'idée préconçue que la flotte, commandée par Decimus Brutus, avait descendu ce fleuve et n'avait pu le quitter jusque- là, à cause des vents contraires.
Or, Dion Cassius rapporte que les vaisseaux des Romains étaient encore au mouillage lorsqu'ils furent attaqués par les Venètes, et que l'amiral fut même sur le point de débarquer ses équipages pour se défendre à terre; enfin, la descente de la Loire par la flotte romaine n'était pas possible, puisque Brutus amenait des vaisseaux de la mer intérieure, c'est- à- dire de la Méditerranée .
M. Burgault ne trouvant rien de plus topique à nous répondre, on conviendra que sa riposte est assez faible, car nous demandons franchement en quoi nos conclusions empêchent la venue d'une flotte de la Méditerranée, si tant est que la flotte romaine en soit venue.
( M. Burgault est le premier à nous l'apprendre). Le trait du Croisic, qui devait servir d'abri à la flotte venète, n'est pas à l'embouchure même de la Loire, mais à plusieurs lieues au nord.
Aussi, M. Burgault se contente-t-il d'exprimer des doutes en fin de compte, et n'indique-t-il même pas quel pourrait être l'endroit du Morbihan où la bataille aurait pu avoir lieu, si on abandonne la presqu'île guérandaise .
Exagération de la reddition des Venètes
Il est plus exactement dans le vrai, quand il termine en remarquant que les Commentaires semblent avoir exagéré le fait de la reddition.
On croirait, en les lisant, que tous les patriciens venètes furent suppliciés et que le reste des habitants fut envoyé au marché des esclaves .
Dion Cassius rectifie le récit en disant que les combattants de la flotte venète périrent pour la plupart, que le reste fut pris, et que tous ceux des prisonniers qui occupaient le premier rang furent mis à mort, les inférieurs, vendus.
Cette rectification de Dion Cassius se trouve confirmée par les évènements postérieurs que rapportent les Commentaires. On ne pourrait guère, en effet, s'expliquer sans elle comment les Venètes purent, fort peu de temps après, fournir à Vercingétorix , de concert avec d'autres peuples armoricains, un contingent de six mille hommes de troupes de terre.
Cette dernière particularité me fournit encore un argument en faveur de la lutte dans le Samnium armoricain.
Si elle avait eu lieu au coeur même du pays, la défaite eût été suivie de conséquences beaucoup plus désastreuses.
Les Venètes durent capituler dès que leur marine fut détruite; mais la soumission qui suivit ne fut qu'apparente, et s'ils purent se soulever sérieusement un peu plus tard, c'est que leur défaite avait eu lieu, pour ainsi dire, à leur frontière, et n'avait pas entamé les forces vives de l'intérieur .
Si la paix avait été signée après la bataille de Sedan, en 1870, nous nous fussions trouvés dans la même situation vis-à-vis de la Prusse .
Objection de M.Orieux, se prononce formellement pour le golfe du Morbihan
L'attaque de M. Orieux a été plus vigoureuse que celle de M. Burgault. L'agent-voyer en chef de la Loire-Inférieure se prononce formellement pour le golfe du Morbihan.
César, dit-il, n'a pas défait les Venètes devant Guérande et le Croisic, parce que les Venètes étaient limités à l'est par la Vilaine, et que les Samnites occupaient cette région. Nous avons vu plus haut que tout concourt , au contraire , pour étendre le territoire venétique, à ce moment, au sud même de l'embouchure de la Loire.
César, dit-il encore, n'a pas eu à passer la Vilaine dans la partie inférieure, fort difficile en effet, et n'a pas eu à nommer les Samnites à sa gauche, ni les Namnètes à sa droite, en marchant contre la Venétie, parce qu'en partant de ses camps de Chartres, de Tours et d'Angers, il s'est avancé, non pas en suivant la rive de la Loire, mais en pays ami, à travers les Andes et les Redones, ce qui lui a permis de franchir la Vilaine dans sa partie supérieure, en des points où ce passage ne présentait pas de difficultés spéciales.
A cela nous n'avons rien à dire, sinon de répliquer avec les mêmes mots qui ont servi à critiquer la descente de l'armée de César le long de la Loire : César ne le dit pas expressément.
Il ne le dit pas, c'est vrai, mais cela ressort du contexte qui porte eò contendit . La route n'est pas autrement indiquée, mais cela suppose évidemment une route directe.
Tout dépendra donc du point choisi pour but suprême. Il est, du reste, très probable que César dut chercher à s'écarter le moins possible de sa flotte, construite en Loire, assez légèrement, pour que les deux armées, l'armée navale et l'armée de terre, se prêtassent un mutuel appui.
Ainsi donc , sur cette route directe du pays des Turons, des Andes et des Carnutes au golfe du Morbihan, on se borne à une simple affirmation, et pour détruire la nôtre on essaie d'en faire valoir les invraisemblances.
Examination des prétendues invraisemblances révélées par M.Orieux
Nous allons examiner ces invraisemblances l'une après l'autre.
Première invraisemblance : César n'aurait pas longé la Loire
1º César, dit-on, n'a pas longé la Loire, parce que, dans notre propre système de situation respective des peuplades gauloises dans cette région, il eût rencontré les Namnètes, et qu'il ne parle que des Venètes .
L'objection n'est pas sans valeur, quoique, dans l'hypothèse même de M. Orieux, César eût traversé les Redones, sans en parler, pour se rendre du pays d'Angers dans le Morbihan.
Mais nous avons déjà dit que les Namnètes s'étant alliés aux Venètes, ainsi que César nous l'apprend lui- même, avaient dû se joindre à ceux-ci en laissant le champ libre au conquérant, afin de lui opposer, un peu plus loin, une résistance plus sérieuse au milieu des oppida bien fortifiés de leurs voisins.
Les Namnètes ne formaient qu'une faible et petite peuplade par rapport aux Venètes; il en est peu question dans les anciens documents ; il était tout naturel qu'ils n'attendissent pas chez eux le premier choc d'un ennemi redoutable, et l'objection n'aurait de valeur que si je n'avais pas raison des autres, ou si je n'apportais pas d'arguments beaucoup plus sérieux qu'elle. Je dois ajouter, au surplus, que je ne tiens pas, d'une manière exagérée, à la descente de l'armée de César le long de la rive droite de la Loire proprement dite.
Eò contendit me suffit.
Le but me paraît avoir été la Brière, et l'un des premiers objectifs du conquérant, les marais de Saint-Gildas et de Pontchâteau pour atteindre les oppida de Besné, Her et autres, situés en Brière .
Pour aller directement du pays d'Angers à Pontchâteau, on peut ne pas suivre la rive même de la Loire, et César a fort bien pu dissimuler ses forces dans la ligne de forêts passant par Nozay et Blain, qui s'étendaient comme une large bande de frontière entre les Redones et les Namnètes .
Même dans le système de la plupart de mes contradicteurs et dans celui qui fait à César traverser la Vilaine à la Roche-Bernard, la station de Pontchâteau se trouvait sur l'itinéraire.
Qu'on adopte, si l'on veut, ce tracé, qui échappe aux objections de traversée des Namnètes et des Redones sur la zone forestière et pour ainsi dire neutre de leurs frontières, je n'y contredis point.
Le eò contendit est satisfait, et d'autant mieux qu'on rencontrait précisément dans ces parages la grande ligne des Mardelles que j'ai décrite ci -dessus . César l'incendia dans toute sa longueur, et détruisit ainsi toute résistance.
La solution qui placerait la route de César le long de la ligne des Mardelles me paraît donc excellente; et l'on ne détruit ainsi aucun des arguments qui vont suivre.
Ce qu'il faut chercher en ces matières, en l'absence de textes précis, c'est la plus grande somme de probabilités.
Seconde invraisemblance : César perdant son temps en Brière
J'aborde la seconde invraisemblance .
2º On ne s'explique pas César perdant son temps dans les marais de la Brière, pendant que Brutus ne peut le rejoindre, à cause des mauvais temps de la vaste mer.
C'est sans doute entre Paimboeuf et Lavau, ajoute-t-on, sur le mode ironique, que Brutus affronte l'Océan, et c'est à Corsept qu'il va se reposer des fatigues éprouvées par ses vaisseaux ...
On oublie que la Brière n'offrait pas alors le spectacle d'alluvions émergées qu'elle présente aujourd'hui, et qu'elle recélait, au contraire, une foule de positions stratégiques presque inexpugnables.
Besné, qui se trouve maintenant au milieu des terres, entre Donges et Pontchâteau, était cependant encore appelé Vindunita insulacau temps des invasions normandes.
Le mamelon d'Her était dans le même cas, et les Normands y venaient, avec leurs bateaux, partager leurs dépouilles.
Montoir était une île, Méans, Trignac, Savine, Penhouët étaient des îles. Elles en portent encore le nom.
Divers mémoires, insérés jadis au Lycée Armoricain ou dans la Revue des Provinces de l'Ouest, attestent qu'on a trouvé, à plusieurs mètres de profondeur, dans le voisinage des premières, non- seulement des armes de bronze, mais des armes romaines, et j'ai trouvé moi-même des débris romains à six mètres de l'alluvion voisine des dernières.
Toute cette région, plus peuplée d'îles alors que ne l'est aujourd'hui le golfe du Morbihan, se trouvait dans les conditions exactes du récit de César, et l'on aurait grand tort de la considérer dans son état actuel, pour lui appliquer le texte des Commentaires.
César n'avait pas de temps à y perdre, car elle était fortement occupée, ainsi que le témoignent les nombreux débris de monuments mégalithiques qu'on rencontre sur tout le parcours de la Brière et sur les sommets de presque tous les îlots.
Quant à Brutus, on semble oublier aussi, ou ne pas s'apercevoir, que sa mission, dans la tactique de la campagne, était d'investir les Venètes par mer, pour les prendre entre deux feux, comme nous dirions aujourd'hui.
Il fallait donc qu'il sortît de la Loire pour venir bloquer la flotte venète devant le Croisic, et la navigation qu'il dut faire en croisière, dans les parages de la barre des Charpentiers, peut , à bon droit , s'appeler une navigation en vaste et profond Océan.
Je pense, malgré les assertions de M. Orieux, que ce fut dans les îles de la Brière que César dut rencontrer la plus longue et la plus énergique résistance.
Leur nombre et leur enchevêtrement ne cède en rien au nombre et à l'enchevêtrement de celles du Morbihan.
Mais il y a plus.
M. Orieux, qui veut absolument aboutir à celles ci, n'a sans doute pas eu connaissance de l'affirmation de M. Desjardins, dans sa Géographie de la Gaule romaine, sur l'affaissement du golfe du Morbihan depuis l'époque romaine, affaissement qui aurait produit des dislocations de sol et des îles inconnues du temps de César !
« Quant à ce golfe pittoresque du Morbihan, qui aurait reçu un nom romain s'il eût existé, dit M. Desjardins, il faut se résigner à lui substituer par la pensée les campagnes disparues; à étendre sur nos cartes de restitution, en la faisant remonter au- dessus des eaux qui l'avaient engloutie, la vaste nécropole des âges mégalithiques; à rétablir enfin, à droite et à gauche des rivières d'Auray et de Vannes, cet espace tout couvert par les galgals, les cromlecks, les menhirs, les dolmens, vastes territoires sacrés, à peine interrompus jadis et s'étendant entre les bouches de la Vilaine et celles du Blavet...»
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'un cromlec'h de l'une des îles de l'embouchure du Morbihan est aujourd'hui à moitié sous l'eau à haute mer, et qu'un abaissement de plusieurs mètres s'est produit sur ces côtes depuis les temps historiques.
Il est donc bien impossible de pouvoir affirmer que les reliefs du golfe actuel du Morbihan correspondaient alors à la topographie décrite par César, et toutes les probabilités sont contraires à cette concordance, tandis que la restitution est très facile pour les îles de la Brière.
Par un phénomène bizarre, c'est le golfe parsemé d'îles d'aujourd'hui qui ne l'était pas autrefois, et c'est la plaine de nos jours qui était alors un golfe navigable aux cent îles.
L'histoire a de ces renversements imprévus, qui montrent combien il est imprudent de raisonner d'après l'état actuel.
Troisième invraisemblance : "La région ne s'applique pas actuellement à la topographie de César."
3º Nous ne croyons pas, dit M. Orieux, que dix- neuf siècles aient opéré de profonds changements dans la plaine de marais salants de Guérande, car la presqu'île n'y déverse que de petits ruisseaux peu chargés de limon, et les eaux limpides de l'Océan ne roulent que des sables détachés des roches granitiques de nos côtes ....
Enfin, le sol de la plaine, dans cet intervalle de dix-neuf siècles, n'a pas subi ces longs soulèvements que les géologues ont constatés en plusieurs contrées du globe.....
La région ne s'applique pas actuellement à la topographie de César. Donc ce n'est pas là qu'a eu lieu la lutte suprême.
Or, je prétends, au contraire, deux choses :
d'abord que les apports de sable sont considérables, je dirai même gigantesques, dans toute cette région; ensuite, qu'il y a eu relèvement notable, au moins dans les îles du Pouliguen, de Batz et du Croisic, aujourd'hui réunies ensemble.
La presqu'île n'y déverse que de petits ruisseaux, c'est vrai; mais ce n'est pas de là que viennent les apports.
Tous ceux qui ont étudié le régime des eaux chargées de matières en suspension à l'embouchure de la Loire, savent que les courants sous - marins de cette région emportent à gauche, dans la baie de Bourgneuf, toutes les vases, et à droite, dans la baie du Pouliguen, tous les sables.
On aura une idée de la quantité de matières tenues en suspension dans ces eaux, en apprenant que le bassin à flot de Saint-Nazaire verrait son fond se relever d'un mètre par an, si nous n'y pratiquions pas un dévasement continu.
Nous enlevons du bassin et du chenal 300,000 mètres cubes de vases diluées par an.
Tout cela vient, non pas seulement des eaux limpides de l'Océan, mais aussi du cours supérieur de la Loire, et les courants en opèrent le triage à l'embouchure.
C'est ainsi que se sont formés, dans la période historique, ces immenses atterrissements de sable qui réunissent aujourd'hui le Pouliguen à la terre ferme, et qui ont enfoui le vieux bourg d'Escoublac, en coupant la voie romaine de Brivates à Grannona, dont on retrouve encore les traces des deux côtés de la dune.
On appelle dans le pays un atterrissement une bôle; or, examinez, sur une carte de l'Etat-major, où se trouve actuellement le lieu dit la Bôle, gare de bifurcation des chemins de fer de Saint- Nazaire à Guérande et au Croisic : il se trouve tout à l'intérieur des terres , ou plutôt des sables
Son nom vient cependant de ce qu'il a été une bôle aux époques historiques . J'ai fait bien des fouilles dans les marais de Guérande . Elles m'ont permis de reconnaître la marche très rapide des bôles, les unes en avant des autres. J'y ai même trouvé des salines exploitées par les Romains, toutes petites, bétonnées, puis dallées en briques à rebord, pour avoir plus de sel et du plus blanc; enfin, séparées par de larges étiers, dans l'un desquels j'ai retrouvé les débris des couples d'une gabare gallo-romaine.
Ces salines, recouvertes d'une couche de vase sur laquelle on exploite aujourd'hui, s'arrêtent toutes à 150 mètres au plus des coteaux guérandais, au-dessous de Clis et de Queniquen, tandis que les salines modernes s'avancent à plus d'un kilomètre dans le traict.
Il est donc fort inexact de dire que cette région n'a subi que de légères modifications.
Elle s'est , au contraire, transfigurée du tout au tout; elle a été complètement envahie, et l'on peut affirmer qu'à l'époque de l'invasion romaine elle était parsemée d'îles correspondant à la topographie de César.
La paroisse de Batz est encore citée comme île, insula quæ vocatur Baf, dans trois chartes du Cartulaire de Redon au IX° siècle, et plusieurs critiques, entre autres MM . Desjardins et Ramé, ont proposé de voir, dans ces îles, les insulæ veneticæ citées par Pline.
Enfin, le relèvement des îles extrêmes du Pouliguen et de Batz est attesté par la présence de roches percées de pholades, à plusieurs mètres au-dessus des hautes mers actuelles, dans la falaise de Penchâteau, laquelle falaise porte, on le sait, un antique retranchement terminé par un tumulus, barrant la pointe sur toute sa largeur.
On est donc obligé de convenir que les objections de M. Orieux, sur la région des marais salants de Guérande, ne supportent pas l'examen géologique.
4eme invraisemblance : faire venir les Pictons sous les yeux des Venètes et réunir tous les Venètes sur lîle du Croisic
Reste une dernière objection que M. Orieux tire des invraisemblances, pour ainsi dire morales, du système: la flotte réunie des Pictons et des Santons, obligée d'entrer en Loire sous les yeux des Venètes pour se réunir aux bateaux de Brutus, et cet inconvénient de placer, en dernier lieu, dans la petite île du Croisic, toutes les forces de la Venétie « en oubliant qu'il existe ailleurs une Venétie plus grande, plus puissante et plus difficile à réduire que la presqu'île guérandaise.»
Et d'abord , César ne nous dit pas que les bateaux pictons et santons aient rejoint les siens en Loire.
Le rendez-vous, à supposer que ce fussent des bateaux d'Océan proprement dits, pouvait être sur leurs côtes, mais rien ne nous dit, non plus, que ce n'étaient pas des bateaux de rivière, dans le genre de ceux que construisait César en Loire, plats et destinés à s'échouer à basse mer devant les oppida.
Or, les Pictons occupaient la rive gauche de la Loire devant les Andes, et les Santons leur étaient contigus.
Quant aux Venètes acculés dans l'île du Croisic, je n'ai jamais dit que ce fussent tous les Venètes.
L'objectif principal de César était la destruction de leur flotte, pour anéantir la puissance maritime qui faisait leur véritable force.
La flotte détruite, les Venètes du Samnium capitulèrent, et les autres se soumirent; mais, comme le fait remarquer M. Burgault , la preuve que tous les Venètes n'assistaient pas au désastre, c'est qu'il s'en trouva 6,000, peu après, pour rejoindre Vercingétorix.
Thèse de M. de la Monneraye : bataille à Port-Navalo
J'arrive à M. de la Monneraye dont la thèse peut se résumer ainsi qu'il suit :
César, venant des Andes, ordonne à Brutus de partir avec sa flotte pour la Venétie, et il s'y rend lui-même avec ses troupes de terre par la rive gauche, pour ne pas traverser tout le territoire ennemi des Namnètes.
Il passe la Loire devant Saint-Nazaire, attaque les oppida Namnètes de la presqu'île guérandaise, les détruit, traverse la Vilaine, et attaque les oppida Venètes situés entre la Vilaine et Port-Navalo : mais comme ces oppida sont difficiles à assiéger, et que la flotte attendue de la Méditerranée, pour se joindre à celle de la Loire, n'arrive pas au rendez- vous, il revient sur ses pas, s'établit solidement dans la presqu'île Guérandaise, et attend les événements.
La flotte arrive enfin, et pendant qu'elle est au mouillage sous le Croisic, les Venètes sortis de Port-Navalo ou de Locmariaker l'attaquent brusquement, sont vaincus; et les coteaux du Croisic voient consommer leur désastre.
Voilà la thèse débarrassée de tous ses impedimenta.
Je crois avoir été précis et n'avoir rien oublié.
Or, je le proclame bien hautement : aucune discussion ne pouvait m'être plus favorable.
En effet, César a déclaré formellement qu'il est parti pour la Venétie, qu'il a assiégé des oppida Venètes, et qu'arrêté dans ses opérations il s'est décidé à attendre sa flotte : Statuit expectandam classem.
Tout cela, j'imagine, se passe chez les Venètes.
César ne dit nulle part qu'il revient en arrière pour attendre sa flotte chez les Namnètes; et quand il accepte la bataille navale et qu'il la suit de l'oeil sur les coteaux environnants, il est toujours en terre Venète; le nom des Namnètes est absent de son récit.
Or, dit M. de la Monneraye, qui , cédant à la force de l'évidence, ne s'aperçoit pas qu'il va me fournir des armes, aucun lieu ne pouvait, au même degré que la presqu'île Guérandaise, lui offrir un vaste camp retranché, en communication pour les approvisionnements avec les peuples alliés de la rive gauche.
Plus on réfléchit, ajoute-t-il, à la position de l'armée romaine attendant l'arrivée de sa flotte retenue par les tempêtes et forcée de tirer ses approvisionnements des alliés méridionaux (les Venètes ayant retiré toutes les récoltes des campagnes de la Venétie), plus semble imposé par les circonstances le campement à l'embouchure de la Loire.
Donc, ai -je le droit de conclure, la presqu'île Guérandaise appartenait alors aux Venètes.
Le rendez- vous de la flotte romaine, dit encore M. de la Monneraye, était indubitablement à l'embouchure de la Loire.
-Or, répliquerai-je, César avait commandé à Brutus de partir pour le pays des Venètes, et vous déclarez vous -même que la flotte romaine fut jointe par la flotte ennemie pendant qu'elle était encore au mouillage du rendez-vous.
Donc la bataille navale a bien eu lieu devant le Croisic, en eaux Venètes.
Telles sont les deux propositions que je m'efforce de démontrer depuis quinze ans, et je remercie sincèrement M. de la Monneraye de m'avoir apporté de si forts arguments.
Je considère désormais ma position comme inexpugnable.
Voilà la thèse en gros.
Elle demande à être examinée d'un peu plus près, sous quelques détails particuliers :
Afin de pouvoir démontrer que César a passé la Vilaine (ce qui importe vraiment fort peu, après l'aveu de retour dans la presqu'île guérandaise), il faut lui faire assiéger des oppida sur la côte méridionale du Morbihan, et soutenir que ceux que nous avons signalés, dans les îles Venétiques de la Grande Brière, ne répondent pas à la description topographique des Commentaires.
Reproche des promontoires
-M. Kerviler ne signale que des îles , dit M. de la Monneraye, et ce qu'il faut, ce sont des promontoires
- La réplique est vraiment trop facile . Si j'ai insisté spécialement sur les îles de la Brière, c'est que je voulais montrer combien ce golfe avait, à l'époque romaine , de ressemblance avec le golfe du Morbihan actuel, ce qu'on semblait contester.
Mais nulle part peut- être on ne rencontrera autant de promontoires répondant à la description de César qu'autour de la Brière.
Je signalerai seulement ceux de Saint- Nazaire, de Carduran, de Prézégat, d'Ust, de Crévy, de Saint-Lyphard sur la rive droite du golfe; promontoires longs, découpés, satisfaisant à toutes les conditions requises.
Sur la rive gauche , on en trouverait encore davantage.
reproche des "bateaux de rivière"
En second lieu, M. de la Monneraye me reproche d'avoir supposé que les bateaux de César fussent en partie des bateaux de rivière, et non des bateaux d'océan.
Entendons - nous . Par bateaux de rivière , construits en Loire, j'ai voulu dire des bateaux pouvant à la fois naviguer en mer et s'échouer à plat . Il n'y a pas besoin pour cela que ce soient des bateaux à fonds plats et l'expression bateau de rivière est sans doute impropre au sens absolu, mais qu'on m'en trouve une meilleure.
En 1885, j'ai fait mettre en chantier pour le service de la construction du phare des Charpentiers, établi en mer sur une roche au large de l'embouchure de la rivière, des chaloupes pontées de 40 à 50 tonneaux, destinées à l'approvisionnement des matériaux, et dont la quille est accompagnée de solides carlingues, permettant l'échouement sur le plateau de la roche, pour le déchargement des matériaux à mer basse.
C'est absolument le cas prévu par César, et j'imagine qu'il dut employer jadis un artifice analogue.
Cela n'empêche pas ces chaloupes de naviguer en Océan .
Bien plus, je pourrais engager M. de la Monneraye à vouloir bien modérer son ardeur à démontrer que la bataille navale a été livrée sous le Croisic et Guérande.
Il le prouve avec un luxe d'arguments auquel je n'aurais pas osé prétendre et qui est parfois imprudent.
« Si l'on nous objecte, dit-il, que cette solution entraîne, pour César et son armée de terre, un second passage de la Vilaine, nous répondrons que, s'il avait campé dans la presqu'île de Rhuys, comme le croient MM. Lallemand et Fouquet, ses communications avec sa flotte n'auraient pas été, selon nous, suffisamment assurées, en présence de toutes les éventualités possibles : les routes, César l'a dit, étaient interceptées par les marées; les ressources, pour les approvisionnements et l'alimentation des troupes, auraient pu manquer, et si la flotte romaine avait eu à subir un échec, elle n'aurait pas été à portée de se réfugier immédiatement sous la protection de l'armée de terre.
La presqu'île Guérandaise présente, au contraire, et au plus haut degré, toutes les conditions que César devait rechercher : position défensive, protection de la partie de la flotte qui descend la Loire, etc. »
Mais alors, répliquerai-je, quel besoin César avait-il de traverser une première fois la Vilaine pour aller au -delà ?
Puisque « cet immense campement de la presqu'île Guérandaise avec la ceinture qui lui est faite par la mer, la Loire et un rempart d'environ 3 kilomètres , » offrait des avantages aussi exceptionnels, n'est- il pas infiniment plus probable que César s'y est précisément arrêté, parce qu'il avait, du premier coup, en habile stratégiste, reconnu ces avantages ?
C'est encore une raison de plus pour moi d'affirmer que César, venant des Andes, n'a point passé la Vilaine, et s'est arrêté net dans la presqu'ile Guérandaise, en pays Venète.
Les deux passages problématiques de la Vilaine, soutenus par M. de la Monneraye, n'ont pas d'autre but que de faire arriver César dans l'ancien évêché de Vannes; mais l'honorable sénateur a- t- il songé à l'effet désastreux que le recul de César eût produit sur le moral de son armée, et quel encouragement il eût donné aux Venètes dans leurs projets de résistance !
Ce recul n'est pas admissible : et si César, de l'aveu de M. de la Monneraye , a été obligé de camper si longtemps dans le pays de Guérande pour attendre sa flotte, c'est évidemment parce qu'il n'a pas jugé prudent d'aller plus loin. Il s'y est arrêté, s'y trouvant bien. Donc, encore une fois, César n'a pas franchi la Vilaine.
Mais par où est- il arrivé en pays Guérandais ? Par la rive gauche de la Loire , disent MM. Lallemand et de la Monneraye, attendu que, par cette voie, il suivait une route en pays allié.
Fort bien, mais la traversée de la Loire était-elle donc si facile à l'embouchure, en plein territoire ennemi, avec les vingt lieues de région Namnète non soumise qu'on se laissait sur le flanc ? Voilà encore une stratégie qui m'échappe et qui me paraît insoutenable.
Conquête des Namnètes par les romains : destruction des Mardelles
Les Namnètes s'étaient alliés aux Venètes.
César devait d'abord les battre, puisqu'ils étaient établis entre les Andécaves et les Venètes; et s'il ne parle pas de cette lutte , c'est que pour lui l'opération a été simple.
Il s'est borné à incendier en grand les 40 kilomètres de la ligne des Mardelles que j'ai décrite au Congrès de Châteaubriant, et qui s'étendait sur le territoire Namnète, de Candé à la Vilaine.
Cette destruction des Mardelles, opérée presque instantanément par le feu, procédé qui lui était habituel, lui ouvrait tout le pays, car leurs ouvrages de défense étaient les seuls qui protégeassent le territoire de la rive droite contre une invasion venant du nord.
Les Namnètes terrifiés s'enfuirent chez les Venètes, dans la presqu'ile Guérandaise et au-delà de la Vilaine.
César put donc aller directement des Andes en Vénétie par la ligne ouverte et fumante des Mardelles : in Venetiam contendit et il put le faire en ligne droite, sans suivre le bord même de la rive.
Mais arrivé au bout de la ligne des Mardelles, il se heurta au nord à la Vilaine, et au sud-ouest aux oppida de la Brière qu'il dut assiéger les uns après les autres, pour arriver au rendez- vous donné à sa flotte à l'embouchure de la Loire.
Siège des oppida de Brière
Ce siège des oppida occupa toute sa campagne d'été; et lorsqu'il eût pris la presqu'île Guérandaise tout entière et soumis tout le pays entre Vilaine et Loire, il pût y attendre avec sécurité l'arrivée de la fiotte méditerranéenne, s'y fortifier à son aise et défier les Venètes.
Ceux- ci, qui possédaient encore toute la côte méridionale de l'Armorique, ne furent pas embarrassés pour éloigner leur flotte jusqu'au moment favorable, et la remiser dans les ports et havres quos tenebant omnes fere.
Lorsque la flotte romaine fut enfin arrivée au rendezvous, ils lui coururent sus ... et l'on sait le reste.
Corbilo ou Locmariaker, capitale des Venètes ?
Mais, dit encore M. de la Monneraye, M. Kerviler a eu le tort de placer la capitale des Venètes sous Guérande.
J'avoue franchement que c'est uniquement l'emplacement de Corbilo , l'emporium le plus florissant de la région, qui m'y a conduit ; mais je ne m'obstinerai pas à y placer la capitale.
La question peut rester douteuse, bien que le massacre des sénateurs, après la défaite, rende l'opinion vraisemblable; mais il me suffit qu'il y ait eu là une ville importante, un établissement commercial sérieux, et que les Venètes occupassent le pays.
Après cela, qu'on place leur capitale à Locmariaker, à l'embouchure de la rivière d'Auray, et qu'on soutienne que la flotte Venète en soit sortie pour tomber sur la flotte romaine, je conviens que cela est très admissible.
Pour moi, l'emplacement de la capitale des Venètes, au moment de l'arrivée de César, reste indécis; je dirai seulement qu'elle ne pouvait pas se trouver alors dans les terres, à Dariorigum, où les Romains la transportèrent après la conquête.
Par Liberliger — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=116387953
(Tumulus de Dissignac, Saint-Nazaire qui aurait échappé au pillage , il est vrai qu'il est loin de la côte)
Destruction de tous les tumulus de la presqu'île Guérandaise par les Romains en opposition à ceux du Golfe du Morbihan et à ceux du sud Loire intacts
J'ai répondu à toutes les objections de mes adversaires, mais il est un point capital qui forme l'un des plus forts arguments de ma thèse, et sur lequel je dois insister ici tout spécialement, parce qu'on l'a laissé prudemment dans l'ombre.
Je veux parler de la destruction, systématique de tous les tumulus fort nombreux de la presqu'île guérandaise.
La région de la côte morbihannaise, des deux côtés du goulet du golfe, est couverte de tumulus et de monuments mégalithiques.
Les tumulus de Tumiac, du côté de la presqu'île de Rhuys, et de Locmariaker, du côté de l'occident, ont fourni à la Société polymathique du Morbihan l'occasion de ces fouilles fructueuses qui ont mis son musée en si grand renom, et lui amènent la visite de tous les étrangers qui se piquent d'archéologie : les chambres sépulcrales ont été trouvées intactes, et tous les objets précieux qui les ornaient n'avaient pas été déplacés depuis le jour où d'antiques populations les y avaient déposés.
Leur caractère funèbre et sacré était cependant alors bien connu, et les dimensions énormes de ces tumulus étaient bien faites pour attirer les yeux du vainqueur.
Or , que voyons - nous au contraire dans le pays de Guérande ?
Le sol est jonché, dans tous les sens, de débris de tumulus et de monuments mégalithiques, dont les dimensions étaient jadis aussi considérables que celles de leurs confrères du Morbihan.
Celui de Dissignac contenait même deux chambres sépulcrales plus grandes que les chambres de Tumiac, de Mané-er'-Hroek et du mont Saint- Michel de Carnac.
Mais il n'est pas un seul de ces immenses monuments qui soit resté intact.
Tous, absolument tous, dans le pays de Guérande, portent les traces d'une violation systématique, et celui de Dissignac présente cette particularité, que son caractère sacré l'a fait servir à des sépultures gallo-romaines après la violation primitive qui avait été moins complète qu'ailleurs.
Quelle conclusion tirer de ce concours si remarquable de circonstances ?
surtout si on le rapproche de cet autre fait que la plupart des tumulus de la rive gauche de la Loire, ceux de Pornic, par exemple , ont été trouvés inviolés comme ceux du Morbihan ? ...
Quand on se rappelle la terrible vengeance que César exerça sur les Venètes après sa victoire, le Sénat massacré, les hommes valides vendus comme esclaves, et toute suprématie complètement anéantie, une seule conséquence s'impose d'elle -même : c'est que le vainqueur compléta sa vengeance en faisant ouvrir et violer systématiquement tous les tumulus et chambres sépulcrales qui devaient être, pour les habitants du pays, les plus précieux souvenirs légués par leurs ancêtres.
Si l'on a trouvé intacts la plupart de ceux qui entourent le golfe du Morbihan, c'est que César ne s'est pas avancé jusque-là, et qu'il n'exerça ses brutales représailles que sur le théâtre même de sa victoire.
N'est- ce pas de la même façon que nous détruisons aujourd'hui, en Afrique, les marabouts et les tombeaux vénérés des Arabes rebelles ?
Conclusions de Kerviler
Je crois donc désormais établi :
1 ° Que le territoire des Venètes s'étendait, au moment de l'invasion romaine, au moins depuis la pointe de Penmarc'h jusqu'à la Loire ;
2º Que l'expédition de César contre eux se termina dans l'archipel guérandais, à l'embouchure de la Loire, les Venètes ayant concentré dans les oppida de cette région toutes leurs forces et tous leurs vaisseaux ;
3º Que le vainqueur, ayant violé, en signe de conquête, tous les monuments funéraires de cette région, transporta dans le Morbihan, pour des raisons stratégiques, le nouveau chef- lieu de la peuplade, qui , des environs de Locmariaker, s'était établi à Gwened ou Veneta sous Guérande, après une première conquête de la colonie des Samnites ou des Namnètes maritimes par les Venètes.
La ville de Vannes actuelle se trouve sur l'emplacement de ce dernier chef-lieu.
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