Monuments mégalithiques de la presqu'île Guérandaise de René Kerviler / Tumulus de Dissignac (2/7)
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Cette publication est le sixième chapitre extrait de "Armorique et Bretagne" (1892) de René Kerviler . Rappel : je rapporte très peu des notes internes qui sont souvent des bibliographies.Les inscriptions en bleu sont de moi pour vulgarisation.
Hervé Brétuny, Karrikell.
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Statistiques des monuments dits préhistoriques , mégalithiques et gallo-romains
de la presqu'île Guérandaise.
4. Grand Tumulus de Dissignac .
Fouilles du Tumulus par René Kerviler et M.Martin
Ce tumulus , qui porte dans le pays le nom de Bosse de la Prière, a été fouillé par M. Martin et moi , en 1873 , et les résultats de nos fouilles ont été publiés , avec de nombreux dessins , dans le Bulletin de la Société archéologique de Nantes .
Venant du breton Ti Signac ?
L'origine de ce nom est sans doute Ti-Signac, c'est à dire la maison de Signac, nom que porte, à quelque distance de là, un ancien manoir Guérandais près Careil, quoiqu'on dise plus ordinairement, pour ce manoir, Hótel-Signac, ou simplement Signac .
Le tumulus contenait deux chambres, avec galerie, de dimensions différentes. La plus grande avait près de trois mètres de hauteur, et les supports ne suffisant pas pour l'envergure des tables, il y avait deux rangs de grosses pierres en encorbellement sur les bases . Nous avons acquis la conviction que ce tumulus avait été violé à l'époque de la conquête de César, et qu'il avait ensuite servi de lieu de sépultures successives par incinération et buchers superposés , aux populations de l'époque gallo-romaine . Cette particularité me paraît assez intéressante pour que j'entre ici dans quelques détails à son sujet.
Le Village de Dissignac
J'extrais ce qui suit des deux rapports que M. le lieutenant de vaisseau Martin, et moi, adressâmes à la la Société archéologique de Nantes , en octobre 1873 :
Le village de Dissignac est composé de deux hameaux enfouis au milieu de grands arbres et protégés des vents de la mer par une colline naturelle de gneiss , de 31 mètres d'élévation.
Le sommet de cette butte est actuellement une carrière. Il a dû y avoir là un monument mégalithique important. Sur la pente qui regarde le couchant, dans un petit champ de vigne , se voit encore un débris dolménique, deux pierres appuyées l'une sur l'autre , dont la plus grande porte une série de cupules , la plupart assez frustes .
Le nom populaire du tumulus est la Bosse de la prière
C'est sur le coteau qui fait face à l'est et près du village , que s'élève notre tumulus , la Bosse de la Prière, comme on dit dans le pays .
Tout le terrain environnant s'appelle l'île de la Prière . On désigne sous le nom d'île un champ labouré plus vaste que les autres et appartenant généralement à un grand nombre de propriétaires . C'est le cas actuel .
« ... Le tumulus forme un tronc de cône ayant 120 mètres de circonférence à la grande base, de 14 à 16 mètres environ de diamètre (les arêtes sont peu indiquées) à la petite base , et 3 m à 3 m 20 de hauteur.
Ces chiffres donnent, pour le cône entier , 5 mètres de hauteur, celui a dû être à peu près l'élévation du tumulus alors qu'il était complet.
Alignement du tumulus avec le second tumulus "la bosse de Trégouët" et de celui du Pez
Un singulier hasard fait qu'il se trouve sur la ligne qui joint le phare du Commerce au clocher de Guérande ; bien plus, l'orientation de l'axe de ses dolmens est exactement celle de cette ligne : sud-sud-est – nord-nord-ouest du monde.
Du haut de la Bosse, la vue s’étend au loin, principalement sur l’entrée de la Loire et Paimbœuf. Le sommet de la colline naturelle, où gît un débris de monument mégalithique, se trouve à l’ouest-sud-ouest du tumulus de la Prière. De celui-ci, on découvre encore, dans le nord-nord-est, un second tumulus, à double dolmen, situé de l’autre côté de la grande route : c’est la bosse de Trégoët. La direction de leur axe est identique à la nôtre (sud-sud-est – nord-nord-ouest). Enfin, dans le sud-ouest, est un quatrième débris de tumulus, aussi à double dolmen : c’est celui de Pez. Ses tables ont été enlevées, mais servent à une clôture près de là.
Les axes des deux chambres à galerie établies sous le tumulus de Dissignac sont espacés parallèlement de 5 mètres l'un de l'autre .
L'entrée de la galerie de la grande chambre présente 1,08 m de largeur, et les deux pierres qui la forment, 60 et 70 cm de hauteur. — Elles sont en micaschiste, bien équarries, mais sans le travail de l'homme, et accompagnées d'une autre à droite, isolée, en granit et informe. Pendant 3 mètres, l'allée se continue ainsi à ciel ouvert. À cet endroit, nous trouvons un bloc de granit formant voûte. Son équilibre est tellement instable qu'à peine l'a-t-on dégarni, il s'ébranle et fait un demi-tour sur lui-même. Heureusement, il est très long et ne vient pas encombrer notre chemin. Il faudra seulement se baisser davantage pour passer dessous. Cette première voûte est posée à 0,95 m au-dessus du sol de l'allée. Maintenant le recouvrement va se continuer régulièrement jusqu'à la chambre. Sept pierres, tant en micaschiste qu'en granit, le forment. Nous les dégageons par-dessus, au fur et à mesure qu'on creuse l'allée, afin de nous assurer de leur assiette et éviter tout accident. La longueur totale de l'allée est de 11 mètres.
Entre les deux premières pierres de recouvrement, à 4 mètres de l'entrée, nous avons trouvé, reposant sur le sol et en travers de l'allée, une pierre formant seuil. Elle est en grès, bien équarrie naturellement, quadrangulaire pyramidale, longue de 1,20 m, épaisse de 13 et 15 cm, et large de 16 et 24 cm.
Les deux lignes de pierres debout de l'allée se suivent assez bien. Plusieurs, les moins fortes, de 20 à 30 cm de large, ont la tête inclinée en dedans. Elles se sont affaissées sous le poids des parties hautes. C'est à cela, en partie, que sont dues les inégalités qu'on remarque dans la largeur du conduit, qui, en plusieurs endroits, se rétrécit beaucoup. Ces pierres debout ont à peu près toutes la même hauteur, variant entre 50 et 80 cm, et, comme les voûtes sont en amphithéâtre les unes au-dessus des autres en allant vers la chambre, il y au-dessus de ces pierres verticales une grossière maçonnerie faite le plus généralement de gros galets de la mer, de quelques pierres plates, et souvent d'un remplissage de petits cailloux ronds, gros comme le poing, le tout empâté tant bien que mal dans les terres.
C'est là-dessus que vient reposer l'extrémité des pierres de recouvrement. Une fois le remplissage intérieur enlevé, le moindre faux coup de pioche fait crouler tout ce fragile édifice. Cette maçonnerie, qui a de 20 à 30 cm sous la première voûte, arrive, en approchant de la chambre, à près d'un mètre d'élévation.
Entre les murs et d'un bout à l'autre de l'allée, il existe une sorte de très grossière maçonnerie à pierres sèches, recouverte de terre foulée. Un vide de 10 cm environ se montre partout, entre la partie inférieure des voûtes et le remplissage. Il est dû évidemment au lent travail de tassement des terres intérieures.
Remplissage intentionnel de l'allée
Pour qui a suivi pas à pas le creusement de l'allée , il ne peut y avoir aucun doute sur le fait de son remplissage intentionnel, bourré jusqu'à saturation ; il nous semblait que ce fût une espèce de maçonnerie à pierres sèches déposée par assises à peu près régulières et horizontales , un grand nombre de ses moëllons étant des galets de la côte. Çà et là on trouvait, par places , de petites masses de terre noirâtre et charbonneuse , portant encore des fragments de charbon très visibles , et dans lesquels étaient fichés des débris de poterie avec des traces charbonneuses et grasses adhérentes à la paroi. C'étaient des débris de poterie, qui s'étaient évidemment trouvés en contact avec des corps incinérés ; mais nous ne rencontrâmes que des tessons informes , mélangés à des morceaux de silex et à des lingots de scories de fer : aucun ossement, aucune arme en pierre taillée, mais parfois un tout petit morceau de poterie rouge gallo-romaine ... »
La grande chambre ne put être déblayée que par en haut, en écartant les dalles de recouvrement qui ne reposaient que sur des encorbellements, et qui étaient soutenues, en leur milieu, sur deux gros blocs posés au centre du remplissage Carla grande chambre elle-même était remplie jusqu'à bloc.
(Ce remplissage intérieur, comme dans l'allée, et plus encore, est intentionnel et systématique. Il se compose , en majeure partie,de terre foulée, avec quelques pierres . Par moment, celles-ci deviennent plus nombreuses, et quelques-unes sont larges et épaisses : elles reposent alors à plat, mais jamais elles ne constituent, à elles seules , le remplissage. En certains endroits, la terre est si compacte qu'on la brise à coups de pic. Cette dureté est souvent due à l'action du feu qui a cuit, en partie , certaines parties argileuses .
Partout nous rencontrons de nombreux débris de poteries , du charbon et des pierres calcinées , disposés généralement ensemble, agglomérés , ou du moins au même niveau .
A mesure qu'on creuse, la chambre s'élargit . Les pierres supérieures sont en encorbellement. Arrivés aux supports verticaux, nous découvrons la crypte dans toute son étendue ; sa face sud-ouest est plane , et celle opposée, en arc-de-cercle . Toujours des couches charbonneuses , des fragments de poterie , des scories de forge , des débris de repas . Nous creusons ainsi jusqu'à 3 mètres de profondeur, et nous arrivons au sol qui, comme dans la petite chambre, est une sorte de gneiss désagrégé . Ce fond est inégal , bosselé, et ne paraît pas avoir subi de nivellement préparatoire ; les supports verticaux reposent à froid sur la roche ; cinq sont en schiste du pays , et tous les autres en granit.
Pas un bijou , pas d'ossements , pas un celt (on ne peut appeler ainsi un débris de celt en diorite, trouvé à 1m70 de profondeur, près de l'entrée de l'allée) ; mais traces nombreuses et indéniables de feu , probablement d'incinérations .
Grande chambre dolménique : "belle salle de bal pour rondes des korrigans et des poul-piquets !"
Quand toutes les pierres et les terres sont enlevées, le sol bien gratté, nous pouvons jouir tout à l'aise de la vue d'une belle et grande chambre dolménique en parfait état de conservation. Elle mesure 3,23 m de long, sur 3 m de large, et 3,10 m de haut sous les tables. Belle salle de bal pour les rondes des korrigans et des poul-piquets ! ...
La petite chambre dut être aussi déblayée par le haut, parce que deux de ses tables de recouvrement étaient brisées par leur milieu, et que les quatre morceaux s'étaient inclinés vers le fond de la chambre . Ce fait prouverait à lui seul, s'il en était besoin, l'existence d'un revêtement supérieur aux dolmens , d'un tumulus autrefois complet . Il s'est produit dans la chambre un tassement sous les charges , et les tables , qui devaient présenter un filon tendre ou un délit vertical, ont cédé sous le poids des terres et du galgal supérieur. A force de leviers , et aidés par les nombreux curieux, qui, du matin au soir , assiégeaient la butte, nous réussimes à rejeter, de droite et de gauche, les quatre morceaux de table, et à dégager entièrement le haut de la chambre .
... La surface qu'offre le remplissage est bien plane : c'est de la terre tassée , mêlée à quelques pierres .
Bientôt la terre cesse presque complètement , et jus qu'au fond de la chambre on peut dire qu'il n'y a que des pierres , dont quelques-unes énormes et qu'il nous faut débiter à la masse. Le peu de terre qu'on rencontre provient des infiltrations aqueuses ; mais à l'origine, il a dû n'y avoir que des pierres , si ce n'est peut- être à la surface, pour niveler. Après avoir creusé et déblayé à une profondeur de 2 mètres environ, nous touchons au fond , qui est formé par la roche naturelle, granit schistoïde fortement désagrégé. Ce sol est très inégal.
Il ne semble pas qu'on l'ait aplani avant la construction du monument .
La crypte est grossièrement rectangulaire allongée . Elle mesure 3m environ de long sur 1m 65 de large .Les pierres debout de la muraille , dont les deux plus grandes sont en micaschiste du pays, et les autres en granit , reposent simplement sur le sol, sans aucune fondation .
Plusieurs de ces pierres, trois ou quatre , manquent à l'appel , et des trous , que leur absence a laissés , s'éboule, à mesure que nous creusons, une quantité de pierres provenant du galgal qui entoure le dolmen .
Ils permettent de bien voir et juger la construction du tumulus . Autour des dolmens , et entre eux, cette construction est exclusivement en pierres sèches . Sur la face du sud-ouest la pierre debout qui manque est couchée sur le sol, au pied du trou qu'elle a fait en tombant.
La petite crypte : un monument abandonné
L'aspect général de cette crypte , au contraire de celui de sa voisine , fait naître un sentiment semblable à celui qu'on éprouve d'un monument abandonné . Nous y avons trouvé de rares débris de poterie , dont un fond entier (peut-être de creuset), des silex, des débris de molettes et des scories de fer. Entre les tables , on avait rencontré précédemment un culot de très bon fer réduit de son minerai, qui était sans doute du ciment ferrugineux provenant des poudingues qui forment le fond, sur le gneiss , des alluvions primitives de la presqu'île ...
Conclusions : remplissage intérieur et tout intentionnel des deux monuments
De tout cela il y a d'importantes conclusions à tirer. Le fait qui doit d'abord frapper l'attention est le remplissage intérieur et tout intentionnel des deux monuments . C'est une disposition étrange et nouvelle .
Les deux tables du petit dolmen, brisées mais exactement à leur place primitive, prouvent que cet accident est arrivé depuis la mise en place du remplis-sage , et qu'il n'a pas été fouillé depuis cette époque .
La disposition signalée, d'un rapport central de la table nord-ouest du grand dolmen, prouve aussi que la chambre n'a été voûtée qu'après remplissage intérieur , et que , depuis ce moment, tout y est resté intact. D'ailleurs , la construction de l'allée, que, malgré toutes les précautions, on n'a pu fouiller sans la détruire en partie , suffit pour exclure toute idée de recherches antérieures .
Les deux dolmens de la Prière étaient donc vierges de toute violation , depuis l'époque où l'on a mis en place leur singulier remplissage .
De plus, les diverses couches charbonneuses, accompagnées de débris de poteries, sont nettes, distinctes, souvent larges et longues ; mais toujours peu épaisses. Elles portent bien les caractères de l'immobilité. Personne n'est venu les remuer, les mêler, les bouleverser depuis le jour où elles ont été recouvertes de nouvelles terres, sur lesquelles se sont allumés de nouveaux feux. La disposition de ces foyers, étagés depuis le sol jusqu'à 50 ou 60 cm des tables, indique nettement que le remplissage n'a pas été l'œuvre d'un jour ; qu'il a dû exiger plutôt un long espace de temps.
Il n'y a pas un ossement : que pourraient vouloir dire ces couches de charbon et de roches noircies ou rougies par le feu, si nous n'y voyions les restes des bûchers où l'on brûlait les cadavres ? Le corps réduit en cendre, le feu éteint, on recouvrait le tout d'une couche pierreuse et terreuse, et sur ce nouveau sol on incinérait un autre corps . Les nombreux débris de poteries , tant celtiques que romaines , trouvés dans le monument ne seraient pas des urnes , mais bien des vases ayant peut- être appartenu aux morts et qu'on brisait sur leurs tombeaux, ou la vaisselle destinée aux repas funéraires et qu'on détruisait de la même manière après la cérémonie . Les écailles d'huîtres , de coquillages , les noyaux de cerises et de pêches , trouvés à différentes profondeurs viendraient corroborer cette deuxième hypothèse .
Le tumulus serait un cimetière
Le dolmen de la Prière serait donc un cimetière , ou le caveau funéraire d'une famille .
A quelle date auraient eu lieu ces incinérations ? Le mélange des débris celtiques et romains semble indiquer qu'elles dateraient de l'époque gallo-romaine , mais des premières années de la conquête. Le tumulus de la Prière date-t-il lui-même de la période gallo-romaine , ou les gallo-romains se sont-ils servis d'un monument antérieur, probablement celtique ou venète ?
Origine celtique ou gallo-romaine : deux hypothèses
Beaucoup de raisons peuvent être apportées à l'appui de l'une et l'autre opinion .
Des dolmens ont été construits pendant les premiers temps de la conquête. On ne pouvait oublier si vite le mode de sépulture antique et vénéré.
D'autre part, la parfaite conservation du fragile échafaudage de la maçonnerie des côtés de la grande allée et la position tout à fait instable des pierres de recouvrement rendent difficile d'admettre qu'on ait pu rétablir les parties écroulées . Ce retrait des voûtes était indispensable, si nous supposons le cas d'un dolmen celtique antérieur, pour opérer les incinérations que nous croyons avoir constatées . et pour mettre en place le remplissage intérieur .
Une des tables de la grande chambre, que nous avons trouvée supportée par un tain placé au milieu de la crypte, n'a pu servir alors que celle-ci était vide . Elle est moins longue que la chambre n'est large . S'il y en avait une autre, que serait-elle devenue ? Une table plus grande n'aurait pas gêné les nouveaux venus .
Tout ceci semblerait donc indiquer que le grand dolmen a été construit par ceux qui ont fait usage de ce mode d'incinération par couches, et que nous avons là un tombeau d'un genre nouveau, mais parfaitement vierge de toute profanation. Le seuil trouvé dans la grande allée serait la limite du lieu consacré aux funèbres cérémonies . En dehors de lui, plus de charbon,plus de pierres calcinées ; donc, plus d'incinérations .
Devenant un lieu vulgaire, on ne l'a pas recouvert .« Il n'en est pas ainsi du petit dolmen.
Ici , le remplissage est composé exclusivement de pierres jetées sans ordre. Pas de couches charbonneuses .
Peu ou point de poteries, si ce n'est au fond un petit fragment de vase en terre noire . Est-il celtique ou romain ? …
Des silex taillés , des débris de mollettes ; tout cela a un caractère anté-gallo-romain. Trois pierres debout de la muraille manquent ; l'une d'elles , peut- être deux, ont été trouvées couchées au pied du trou creusé par leur chute . Il est bien évident que ces pierres sont tombées avant qu'il n'y eût un remplissage intérieur ; tout, dans ce dolmen , porte le cachet de la ruine et de l'abandon .
On serait porté à croire que les Gallo-Romains, violant un tombeau antérieur pour le faire servir à leur propre sépulture, n'auraient fait usage que du dolmen intact, et auraient rempli et recouvert le petit pour empêcher sa ruine complète, et peut- être par un sentiment de respect après coup.
Une autre remarque, un autre fait, viennent appuyer l'opinion de l'existence antérieure et toute celtique de notre double monument. Le grand nombre de silex bruts ou taillés, le morceau de celtæ, le polissoir, les fragments de poterie celtique ne seraient-ils pas les restes de l'ancien tombeau ? Leur présence est-elle naturelle dans une sépulture gallo-romaine ?
Enfin, comment expliquer la partie non couverte de l'allée, partie rejetée, comme nous l'avons vu, par les brûleurs de cadavres , si ceux-ci avaient eux-mêmes construit le monument ? Ils ont trouvé le dolmen ainsi fait anciennement et ils ont utilisé seulement la partie voûtée, la seule où les restes des morts fussent à l'abri des causes destructives extérieures ... >>
L'hypothèse antérieure semble la plus véritable
Tout bien considéré, l'hypothèse d'une existence antérieure doit donc être la véritable .
Grande similarité avec les tumulus du Morbihan
La construction générale du tumulus de Dissignac et de ses deux dolmens à galerie intérieure se présente, du reste, avec tous les caractères qu'on remarque dans les plus beaux tumulus du Morbihan ; lesquels , lorsqu'on les a fouillés avec la certitude qu'ils n'avaient pas été violés , (c'est-à-dire lorsque le cône du tumulus était absolument intact autour d'eux) ont toujours été trouvés sans autre remplissage intérieur qu'une simple couche de terreau , d'un pied au plus d'épaisseur, avec des armes ou des ossements .
La chambre du tumulus de Dissignac : un des plus beaux types rencontrés
Or, le système de construction de ces tumulus est absolument le même qu'ici ; et je noterai , en passant, que la grande chambre de Dissignac me paraît être l'un des plus beaux types que l'on ait encore rencontrés, et comme dimension intérieure, surtout en profondeur, et comme disposition des deux rangs d'assises qui surmontent les supports inférieurs ; ces deux rangs s'avançant en encorbellement, l'un au- dessus de l'autre, forment une espèce de voûte dans le système primitif de celle du trésor d'Atrée, pour arriver à supporter une dalle de recouvrement, de diamètre inférieur au diamètre intérieur de la chambre : en plusieurs points , le vide entre les supports et les dalles de recouvrement est rempli avec une simple maçonnerie à pierres sèches de gros galets de la côte ; c'est absolument la disposition qu'on rencontre dans plusieurs des galeries et des chambres que M. Galles a fouillées jadis dans les environs de Vannes , et dont il a reproduit maint dessin dans le Bulletin de la Société polymathique du Morbihan .
Cette similitude complète, dans la construction, avec les beaux types de la grande époque des tumulus à ossements et à belles armes en pierre polie, m'engage donc à reporter jusque là la construction primitive du tumulus et des galeries de Dissignac : on eût adopté un autre mode de construction plus économique, et probablement en petits matériaux, comme ceux des puits funéraires , s'il devait dater de l'époque des incinérations à lits superposés .
Violation du tumulus à quelle époque ?
Donc , la sépulture primitive de quelque grand chef des peuplades celtiques ou gauloises a été violée, mais à quelle époque ? Je ne crois pas que ce soit à une époque moderne , et voici quelles raisons me portent à le supposer :
On a remarqué ces énormes pierres situées au milieu de la grande chambre, et qui semblaient des supports, lorsqu'on en découvrit le sommet ; elles étaient au nombre de deux, mais elles ne descendaient pas jusqu'au sol de la chambre ; elles reposaient directement sur les pierrailles de remplissage de la partie inférieure .
Or, je mets en fait qu'il eût été impossible de les introduire dans cette situation par l'intérieur des galeries ; les ayant vues en place avant qu'on ne fût obligé de les débiter en petits morceaux pour les enlever, je déclare que cette opération très dangereuse eût nécessité des appareils très dispendieux, et que, fût-elle possible comme appareils , leurs dimensions, autant qu'il m'en souvient, ne leur auraient pas permis de traverser plusieurs passages étroits des galeries. Une seule conclusion est possible à la suite de cette observation , c'est qu'il a fallu, pour les introduire en cette position , enlever les deux énormes dalles de recouvrement de la grande galerie , et les remettre ensuite en place, car on les a trouvées juxtaposées , comme si elles n'avaient jamais été touchées .
Cette violation est très ancienne
D'autre part , des fouilleurs relativement modernes , qui eussent violé les dolmens de Dissignac, soit pour y chercher un trésor, soit dans tout autre but, ne se seraient certainement pas donné la peine, après leur fouille, de remettre en place ces deux énormes dalles ; de plus , ils n'auraient pas rempli méthodiquement la chambre et la galerie par assises presque régulières jusqu'à saturation complète ; ils y eussent jeté pêle-mêle les débris de leur fouille. J'en conclus que la première sépulture celtique a été fouillée à une époque très ancienne, et qu'on l'a conservée ensuite dans le but de la faire servir à un usage particulier, qui ne peut être qu'un usage funéraire .
Conclusion
Je pense donc que le grand dolmen de Dissignac, ayant été ouvert à l'époque gallo-romaine, à la suite de guerres ou d'invasions , et probablement par l'armée de César lui-même , après la défaite de la flotte des Venètes dans la baie du . Croisic, a servi aux populations gallo-romaines de lieu de sépultures par incinérations successives ; et que , lorsque tout le monument a été rempli de cette sorte, on l'a fermé religieusement avec tout le soin possible , en replaçant exactement toutes les dalles de recouvrement, telles que nous les avons trouvées au mois de septembre 1873.
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